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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 10:41

Jaurès, le protectionnisme et la mondialisation

par Alain Chatriot [06-10-2011]

Le concept de « démondialisation » divise la gauche et les socialistes français. Peut-on élever les tarifs douaniers sans nuire à la solidarité internationale des travailleurs et renchérir le coût de la vie ? Ces questions étaient déjà au cœur de la réflexion de Jean Jaurès à la fin du XIXe siècle, à l’époque de la « première mondialisation ». Retour sur un débat fondateur pour le socialisme européen.

Alors que les débats sur le protectionnisme européen agitent une large partie de la gauche française à l’approche de 2012, il n’est pas inutile de porter un regard sur certaines prises de position qui ont divisé les socialistes à la fin du XIXe siècle [1], à l’époque de ce que la politiste américaine Suzanne Berger a nommé la « première mondialisation » [2]. Relire les interventions de Jean Jaurès autour du protectionnisme agricole ne doit pas se comprendre comme une volonté d’ériger cette figure en référence des débats contemporains. Mais revenir à ces textes permet de repérer certains arguments et d’éviter ainsi les déformations d’une pensée politique [3].

Jean Jaurès face à Jules Méline ou à Paul Deschanel, l’image est célèbre et les discours parlementaires enflammés. Le débat sur le protectionnisme agricole durant les années 1880 et 1890 fait partie des grandes joutes oratoires de la IIIe République. Le tarif Méline de 1892 est en effet une pièce majeure de la législation économique du XIXe siècle, un commentateur américain jugeant même qu’il est « une part de la loi économique fondamentale de la IIIe République » [4]. Dans un contexte de dépression économique et de nouvelles concurrences internationales, ces mesures protectionnistes permettent de protéger à la fois les agriculteurs et les industriels français [5]. Les conséquences sont cependant multiples : le coût de la vie est renchéri, en particulier pour les ouvriers des villes, et l’impact de ce protectionnisme sur le développement et la modernisation économique a fait l’objet de nombreux débats. L’histoire de la politique française s’inscrit alors dans une dynamique mondiale, avec, entre autres, le tarif allemand de 1879, le tarif McKinley de 1880 aux États-Unis et le tarif japonais de 1899.

Jaurès, jeune parlementaire républicain, s’intéresse aux questions agricoles et en particulier à celle qui domine pour une large part le débat politique de la fin des années 1880 et du début des années 1890 : le protectionnisme. Son passage au socialisme, au tournant des années 1890, accompagne d’ailleurs ses prises de position successives sur le sujet. Sa dénonciation des limites d’un protectionnisme oublieux des questions sociales est constante, tout comme la défense des ouvriers agricoles et l’attaque contre les spéculateurs. La question de la justice sociale dans les mesures prises par la République semble très présente dans ses différentes interventions, et de plus en plus reliée à une nécessaire solidarité entre le monde ouvrier urbain et la « démocratie rurale », expression qu’il emploie à plusieurs reprises.

Une controverse de la fin du XIXe siècle

Si le protectionnisme et les débats afférents tout au long du XIXe siècle ont récemment intéressé certains historiens [6], on peut cependant constater que les débats de la fin du XIXe et du début du XXe siècles mériteraient d’être davantage revisités. Les intuitions proposées en 1985 par l’historien Thierry Nadau, décédé précocement, n’ont hélas que peu été suivies : « Si l’historiographie de la IIIe République s’est beaucoup penchée sur la question du protectionnisme, c’est avant tout pour en mesurer les effets, établir ou contester son rôle dans l’évolution de l’économie. Les conditions dans lesquelles ce système s’est imposé alors que le régime de 1860 semblait avoir fait la preuve de sa supériorité sont, en revanche, beaucoup moins connues. On a trop vite fait de n’envisager les traités de commerce que comme une parenthèse, trop tendance à considérer la protection comme allant de soi, inhérente au tempérament français. Pour l’histoire, la France est revenue au protectionnisme en 1881. Or, si l’on s’en tient aux seuls chiffres, le tarif général des douanes alors voté n’a rien ou presque rien changé. C’est en fait dans l’écheveau compliqué des mots et des passions, des controverses et des discussions que l’idée protectionniste est née, qu’elle a su exprimer un certain consensus et se donner l’aspect d’une théorie économique générale. C’est à la rencontre d’une situation économique et de la volonté des acteurs qu’un projet original a pu se développer. C’est dans le jeu des forces politiques et sociales, dans le mouvement des idées et des moeurs que nous pouvons le retrouver porteur des contradictions, des espérances et des doutes qu’a suscités la situation de l’économie française dans le dernier tiers du XIXe siècle » [7].

La solidarité entre villes et campagnes

Les premiers textes politiques de Jaurès concernant la question agricole datent du début de l’année 1887 ; il prend alors position dans le débat protectionniste à propos des prix du blé et du pain. L’article de La Dépêche du 29 janvier annonce une intervention parlementaire longue et argumentée le 8 mars suivant [8]. Jaurès pose assez nettement le problème :

« La question est redoutable, car elle met aux prises, au moins en apparence, l’intérêt des villes et l’intérêt des campagnes : les ouvriers ne veulent pas payer leur pain plus cher, et les producteurs de blé, qui bien souvent sont eux aussi des travailleurs, levés avant le jour, veulent vivre » [9].

Utilisant le Bulletin du ministère de l’Agriculture, Jaurès livre des statistiques nationales et départementales pour le Midi, et adopte une position qu’il conserve par la suite pendant l’ensemble des débats sur les tarifs du blé : il demande un sacrifice aux ouvriers des villes pour préserver la démocratie rurale, mais à la condition que cet effort soit bien au profit des travailleurs agricoles.

« Je dirai hardiment aux travailleurs des villes : quelque pénible que soit ce sacrifice, s’il vous est prouvé qu’il est nécessaire, que sans lui le travailleur des campagnes ne peut pas vivre, acceptez-le. Votre intérêt est de ne pas livrer au découragement la démocratie rurale, sans laquelle vous ne pourrez rien, sans laquelle tous vos rêves d’émancipation seront comprimés par une aristocratie d’argent. Votre intérêt est de protéger un travailleur comme vous, qui peine sous le grand soleil, contre la spéculation commerciale qui appauvrit le pauvre et enrichit le riche. […] Seulement, comme c’est un sacrifice que vous faites, vous avez le droit, vous avez le devoir de faire vos conditions. Vous n’entendez pas, en payant le pain plus cher, enrichir les capitalistes qui ont placé une partie de leur argent en fonds de terre. Vous n’entendez pas que les propriétaires profitent d’une élévation du prix du blé pour demander davantage à leurs fermiers, davantage à leurs métayers. Vous voulez que votre sacrifice aille à ceux qui comme vous font œuvre de leurs mains, non à ceux qui font œuvre de leur argent » [10].

L’article publié par Jaurès le 5 février 1889 sous le titre « la Viticulture française et la législation » [11] poursuit cette réflexion sur les droits de douane, mais, s’intéressant au vin, y ajoute un débat sur la qualité des produits et la lutte contre la fraude. Jaurès rappelle d’abord clairement sa position sur les barrières douanières qu’il « accepte très volontiers comme un abri provisoire », tout en soulignant qu’elles « isolent plus qu’elles ne protègent » [12]. Il en montre la complexité quand il précise que « le malheur du protectionnisme, c’est qu’il s’inspire à la fois de l’intérêt général et des appétits particuliers » [13]. Le protectionnisme était considéré comme un secours nécessaire pour le vignoble français, qui traversait des crises répétées dans le dernier quart du XIXe siècle.

Une exigence : la réforme démocratique de l’impôt

Dans les années de préparation du tarif de 1892, Jaurès revient souvent sur les limites d’une politique protectionniste. Il entend en effet l’argument mais se méfie des conséquences sociales de ce type de mesures. Pour lui, débattre du protectionnisme est indissociable d’une réflexion sur la fiscalité, qui doit porter tout à la fois sur les taxes sur la consommation et sur la mise en place d’un impôt sur le revenu progressif.

En décembre 1889, il souligne que les opportunistes au pouvoir refusent le débat fiscal pourtant lié :

« On parle surtout de la concurrence étrangère et on néglige les autres causes du mal, même celles sur lesquelles on pourrait agir ; c’est que la question la plus facile à résoudre semble la question douanière. Et aussi c’est que, pour résoudre les autres problèmes, une meilleure distribution de l’impôt, une meilleure répartition de la propriété foncière, il faudrait demander des sacrifices à ceux qui possèdent, et qu’on aime mieux, en se bornant à des tarifs de douane, en demander à ceux qui ne possèdent pas » [14].

Sa conclusion, d’abord politique, souligne le flou introduit par les discours protectionnistes :

« La fusion qui s’est faite, dans un groupe incolore, des éléments protectionnistes de gauche et des éléments protectionnistes de droite, indique bien que l’idée de protection démocratique ne fait pas de progrès dans les assemblées » [15].

Dans un célèbre débat de 1897, Jaurès condamne les conséquences d’un protectionnisme qui, sans réforme fiscale, ne favorise que les riches propriétaires et réduit les ouvriers à la misère :

« Et permettez-moi de vous le dire, Monsieur le président du Conseil, là est la contradiction essentielle de votre politique protectionniste. Pendant que par des tarifs de douane vous favorisez les producteurs, c’est-à-dire, dans une large mesure, les possédants, vous n’avez pas la force, vous n’avez pas le courage, vous n’avez peut-être pas la possibilité politique et sociale de demander aux classes possédantes, aux classes les plus riches, les sacrifices d’impôts qui seraient nécessaires, précisément pour accroître la consommation populaire dans la mesure où se développe la production nationale. […] C’est tellement vrai, que vous êtes obligés en ce moment de détourner par des lois, c’est-à-dire par des moyens artificiels, la classe ouvrière de la consommation des vins de raisins secs. Vous imaginez-vous, par hasard, que c’est par goût que la classe ouvrière va aux vins médiocres de raisins secs ? Elle y va par force, par nécessité ; elle va vers les produits de misère, parce qu’elle est elle-même une classe de misère » [16].

Son éloignement de Chambre des députés (Jaurès est défait aux élections de 1898) ne l’empêche pas de revenir régulièrement sur le sujet et de réaffirmer que « la politique douanière unie à des réformes démocratiques d’impôt est bonne ; sans ces réformes elle n’est qu’une exploitation scandaleuse des pauvres » [17].

Le protectionnisme nuit-il à la solidarité ouvrière internationale ?

L’intervention sans doute la plus célèbre de Jaurès dans le débat sur le protectionnisme est celle faite dans le cadre d’une très longue interpellation du gouvernement sur la politique agricole, qu’il prononce en juin et juillet 1897. Les réponses proposées durant l’été et l’automne par Paul Deschanel et Jules Méline ont marqué les positions politiques sur ces questions. Le 19 juin commence donc cette série de grands discours [18], longtemps retardés puisque l’interpellation datait du 14 décembre 1896. Jaurès s’exprime d’abord nettement en faveur des ouvriers agricoles. Puis, sur le principe du protectionnisme, il rappelle fermement la position des socialistes :

« Du principe même du protectionnisme, je n’ai pas à discuter en ce moment. Les socialistes ne sont pas protectionnistes comme M. Méline, mais ils ne sont pas davantage libre-échangistes comme M. Léon Say ou comme M. Aynard. […] Le socialisme, c’est-à-dire l’organisation sociale de la production et de l’échange exclut, à la fois, et la protection qui ne peut guère profiter aujourd’hui qu’à la minorité des grands possédants, et le libre-échange, qui est la forme internationale de l’anarchie économique » [19].

Jaurès insiste sur la mondialisation des phénomènes économiques et sur les enjeux du bimétallisme dans les échanges internationaux et les variations du change. Jaurès prend alors aussi en compte les enjeux diplomatiques. Dès 1894, il dénonçait l’utilisation de l’argument patriotique par les libre-échangistes. En effet, ceux-ci plaidaient pour une levée de toute protection envers la Russie afin de garantir l’alliance franco-russe. Jaurès concluait alors ironiquement :

« Il est assez piquant de voir que des hommes comme M. Méline sont sur le point d’être traités “de sans-patrie”. En toute question maintenant on va appliquer à ses adversaires cette délicieuse épithète, et puisque nous ne voulons pas que les paysans de France soient absolument ruinés, nous sommes de mauvais Français » [20].

Après cette date, Jaurès n’a plus l’occasion de s’exprimer directement sur cette question, sauf durant un débat à la Chambre le 23 janvier 1903 où il livre à nouveau sa vision de cette nouvelle vie économique internationale :

« Voici que vient s’ajouter, dans le sens de la paix, la puissance toujours croissante de la vie économique internationale. Vous voyez bien, Messieurs, que le tissu de la vie économique est plus serré tous les jours, vous voyez bien qu’il est impossible de donner à aucune des législations que nous préparons un caractère exclusivement national. Hier, c’était la conférence des Sucres ; avant-hier, c’était une première conférence internationale sur la limitation du travail pour les femmes et les enfants ; demain, ce sera un code de protection du travail, s’étendant dans tous les pays sur la totalité des travailleurs européens… C’est par la vie internationale économique […], enfin ébauchée, qu’une stabilité sans précédent a été donnée à la paix, et que nous pouvons dire : la paix de l’Europe n’est plus une chimère, elle est une possibilité profonde, et il suffira, pour en assurer l’avènement, que les peuples prennent conscience de cette possibilité profonde » [21].Cette vision de Jaurès n’est cependant pas irénique. Il sait que la concurrence des ouvriers des différents pays peut être un objet de conflits en puissance. S’il n’y a pas chez lui de raisonnement liant échanges internationaux et conflits militaires, il souligne les tensions possibles avec les ouvriers immigrés [22]. Contre les arguments nationalistes qui se développent au début du XXe siècle, Jaurès en appelle à une protection accrue et revendique l’idée d’« assurer un salaire minimum pour les travailleurs, étrangers ou français, de façon à prévenir l’effet déprimant de la concurrence » [23]. Pierre Rosanvallon a rappelé récemment que cette résistance de certains socialistes à ce qu’il nomme le « national-protectionnisme » n’avait alors rien d’évident [24].

Au tournant des XIXe et XXe siècles, Jaurès participe pleinement au débat sur les droits de douane, mais refuse de s’y laisser enfermer. Il ne cesse en fait de souligner que le protectionnisme, s’il peut se concevoir, doit être utilisé en étant très attentif à ses conséquences sociales. Plus largement, il refuse que ce débat soit dissocié d’une réflexion sur la fiscalité redistributive. Dans une perspective socialiste, il plaide pour un interventionnisme étatique comme manière de contrer la spéculation, en particulier sur le marché du blé, si sensible du point de vue politique et social.

Notes

[1] Je remercie Gilles Candar et Nicolas Delalande pour leur aide dans la préparation de cet article.

[2] Suzanne Berger, Notre première mondialisation. Leçons d’un échec oublié, Paris, Le Seuil, 2003, col. « La République des idées ».

[3] Marion Fontaine, « Usages politiques de Jaurès », Cahiers Jaurès, n°200, avril-juin 2011, p. 17-35. http://www.cairn.info/revue-cahiers-jaures-2011-2-page-17.htm

[4] Eugene Owen Golob, The Méline Tariff : French Agriculture and nationalist economy policy, New York, Columbia University Press, 1944.

[5] Herman Lebovics, The Alliance of Iron and Wheat in the Third French Republic 1860-1914. Origins of the New Conservatism, Baton Rouge, Louisiana State University Press, 1988.

[6] Cf. le dossier « Protectionnisme » de La Vie des idées  : http://www.laviedesidees.fr/Le-protectionnisme-un-remede-a-la,867.html

[7] Thierry Nadau, « L’opinion et le tarif général des douanes de 1881 : les prémices du protectionnisme agricole en France », Revue du Nord. Histoire et archéologie, LXVII, 265, avril-juin 1985, p. 331-356, repris in Thierry Nadau, Itinéraires marchands du goût moderne. Produits alimentaires et modernisation rurale en France et en Allemagne (1870-1940), Paris, Éditions de la Maison des Sciences de l’homme, 2005, p. 117-150, p. 117.

[8] Ces deux textes sont reproduits dans le premier volume des Œuvres publié en 2009 chez Fayard : « La question agricole et la question du pain », pp. 528-531 et « Les droits de douane sur les céréales », p. 536-551.

[9] Ibid., p. 528.

[10] Ibid., p. 530-531.

[11] Jaurès, « La Viticulture française et la législation », Les Annales économiques, 5e année, tome IX, n° 3, 5 février 1889, p. 177-194. Nous avons réédité cet article méconnu in Cahiers Jaurès, n° 195-196, janvier-juin 2010, p. 49-69. http://www.cairn.info/revue-cahiers-jaures-2010-1-page-49.htm

[12] Ibid., p. 178.

[13] Ibid., p. 187.

[14] Jaurès, « L’agriculture et les ouvriers », La Dépêche, 18 décembre 1889.

[15] Ibidem.

[16] Jaurès, Socialisme et paysans, discours prononcés à la Chambre des députés les 19, 26 juin et 3 juillet 1897. Crise agricole, ses causes et ses remèdes, Paris, impr. A. Désiré, s.d., p. 42. (accessible sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark :/12148/bpt6k750985.r=Socialisme+et+paysans.langFR).

[17] Jaurès, « La politique douanière et les réformes », La Dépêche, 25 décembre 1890. Dans ce même texte, Jaurès revient sur les budgets ouvriers et dénonce le discours habituel des conservateurs sur l’ouvrier dépensant tout son argent au café : « Il est de bon ton, dans un certain monde, de dire : les ouvriers en ont bien assez ; ils en ont même trop, car ils gaspillent leur argent au café. C’est là une légende commode pour ceux qui se refusent d’instinct à toute réforme ».

[18] En bon orateur, Jaurès joue de la longueur de son intervention : « Je demande pardon à la Chambre de lui infliger, par cette température écrasante, une longue discussion. Notre interpellation avait été déposée en décembre, et si nous pouvions établir une moyenne entre la température de l’époque où elle fut déposée et celle que nous subissons au moment où elle se discute, tout le monde, je crois, s’en réjouirait », Jaurès, Socialisme et paysans…, op. cit., p. 33.

[19] Ibid., p. 34. Jules Méline, Léon Say et Édouard Aynard sont à l’époque des républicains modérés, situés au centre droit de l’échiquier politique.

[20] Jaurès, « La question des blés », La Dépêche, 14 février 1894.

[21] Cité par Gilles Curien, « Rythmes du monde. Les accords économiques internationaux depuis 1860 », Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 1, 3, 1946, p. 219-234, p. 228.

[22] Jaurès, « Par la Justice », L’Humanité, 8 janvier 1908. Il y commente la potentialité d’un conflit entre les États-Unis et le Japon sur fond de main d’œuvre immigrée japonaise. Il explique que « la vraie solution serait de ne pas interdire ou de ne pas gêner l’émigration, mais d’établir un minimum de salaire ».

[23] Jean Jaurès, « L’effort nécessaire », L’Humanité, 28 juin 1914.

[24] Pierre Rosanvallon, La Société des égaux, Paris, Le Seuil, 2011, p. 245-248.

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Published by Dimzur - dans Politique
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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 10:37

Réduire la dette publique, une priorité ?

par Henri Sterdyniak  

La priorité est, nous dit-on, de réduire les dettes publiques, pour rétablir la confiance, faire baisser les impôts, relancer la croissance. Selon H. Sterdyniak, une politique générale de restriction budgétaire se traduirait au contraire par une chute de la production, une baisse des recettes fiscales, une dégradation du ratio d’endettement, sans pour autant rassurer les marchés. La crise n’en serait que prolongée.

La crise des années 2008-2012 ne provient pas de la hausse excessive des dépenses, des déficits ou des dettes publics. En 2007, le solde public de l’ensemble des pays de l’OCDE ne présentait qu’un déficit de 1,3% du PIB ; celui de l’ensemble des pays de la zone euro de 0,7%. Les dettes publiques étaient stables, à 40% du PIB pour la dette nette de l’ensemble des pays de l’OCDE (Voir Mathieu et Sterdyniak, 2019). Mais la crise a provoqué une forte hausse des déficits et dettes publics puisque les États ont dû intervenir pour sauver les systèmes financiers, pour soutenir l’activité et ont enregistré une forte baisse de leurs recettes fiscales. La plupart des pays développés ont connu une hausse de leur dette publique nette de l’ordre de 30 points de PIB. En 2012, les déficits des États-Unis et du Royaume-Uni restent de 8,5% du PIB, celui du Japon de 10%, dans la zone euro, le déficit moyen est de 3,3% du PIB, mais il dépasse 6% en Grèce, 8% en Irlande et en Espagne.

Pour les institutions internationales et les marchés financiers, la question essentielle est devenue celle des finances publiques. À partir de 2009, ceux-ci ont exprimé des doutes sur la soutenabilité des dettes publiques et ont réclamé de fortes réductions des déficits budgétaires, même si ceux-ci restaient nécessaires pour soutenir l’activité. Les marchés financiers ont imposé de fortes primes de aux dettes publiques de certains pays de la zone euro, ce qui a contribué à déséquilibrer leurs finances publiques.

Deux points de vue s’opposent : pour les uns, la priorité est de réduire les dettes publiques, d’autant plus que celles-ci pèseront lourdement sur nos enfants. Cette réduction rétablira la confiance et permettra la baisse des impôts, ce qui relancera la croissance. Pour les autres — ce sera le point de vue défendu ici — la mise en œuvre simultanée de politiques budgétaires restrictives dans tous les pays de la zone Euro, ou pire de l’OCDE, se traduirait par une chute de la production, une baisse des recettes fiscales, une dégradation du ratio d’endettement, sans pour autant rassurer les marchés. La crise n’en serait que prolongée.

Nous nous proposons de montrer ici deux points essentiels. Tout d’abord, la croissance des dettes et des déficits a été rendue nécessaire dans la plupart des pays développés par les besoins de la régulation macroéconomique. Aussi, la priorité dans les années à venir n’est pas de réduire les dettes publiques par la baisse des dépenses publiques, ni d’augmenter la discipline budgétaire par la mise en place de règles rigides ou de conseils indépendants, mais de mettre en œuvre une nouvelle stratégie de croissance.

État des lieux de la dette publique, en France et ailleurs

En 2012, la question de la dette publique est au centre du débat politique dans de nombreux pays développés. En France, il est souvent avancé que la charge de la dette (2,5% du PIB en 2011) constitue le deuxième poste de dépenses de l’État et absorbe l’équivalent de la quasi-totalité des recettes de l’impôt sur le revenu, et que la France vit à crédit depuis 30 ans, les générations actuelles reportant la charge des dépenses publiques sur les générations futures : chaque nouveau-né en France hériterait ainsi d’une dette de l’ordre de 25 000 euros. Il faudrait donc réduire fortement les dépenses publiques, puisqu’il ne serait plus possible d’augmenter les impôts, qui, déjà trop élevés, décourageraient l’investissement et le travail, nuiraient à la compétitivité, et feraient fuir à l’étranger les capitaux et les talents.

Certes, de 1974 à 2011, la France, comme l’Italie, n’a jamais connu d’excédent budgétaire, mais l’Allemagne n’a connu que 2 années d’excédent, les États-Unis 3, la Grande-Bretagne 4, le Japon 5. Et si, en 2011, le déficit budgétaire français (5,2% du PIB) était supérieur à celui de l’Allemagne (1,0%), de l’Italie (3,8%), de la moyenne de la zone euro (4,1%), il était inférieur à ceux du Royaume-Uni (8,4%), de l’Espagne (8,5%), du Japon (8,7%) et des États-Unis (9,7%). En termes de dette nette (la dette financière moins les actifs financiers détenus par les administrations), la France était, fin 2011, à 63% du PIB, nettement en dessous du Japon (125%), de l’Italie (94%), des États-Unis (80%), au niveau du Royaume-Uni (68%) et de la zone euro (61%), au-dessus de l’Allemagne (52%). Il n’y a aucune spécificité française, mais il existe un problème dans tous les grands pays développés qui rend nécessaires les déficits et les dettes publics.

Les administrations françaises sont endettées, elles possèdent aussi des actifs physiques (routes, écoles, hôpitaux, équipements sportifs, etc.), dont la valeur est estimée à 85,6% du PIB. Une fois pris en compte ces actifs non financiers, les administrations françaises détiennent une richesse nette correspondant à 26,7% du PIB fin 2010, soit 8 000 euros par français (tableau).

Compte de patrimoine des administrations françaises

En% du PIB

Source : INSEE, Comptabilité Nationale.

Enfin, on ne peut évaluer l’héritage que les ménages français laisseront à leurs enfants par la seule dette ou richesse publique. C’est toute la richesse nationale qu’il faut considérer. Fin 2010, les actifs physiques représentaient 6,88 fois le PIB. La France présentant un léger endettement net (12% du PIB) vis-à-vis de l’étranger, la richesse nationale est de 6,76 fois le PIB. Le nouveau-né français est donc riche en moyenne, à sa naissance, de 202 000 euros. Et en ce qui concerne l’épargne, celle-ci était en France de l’ordre de 19% du PIB en 2007, un peu moins que la moyenne de la zone euro (21%), mais au même niveau que l’UE-15 (20%) et nettement au-dessus du Royaume-Uni (15%) ou des États-Unis (14%). Globalement, la France consomme donc moins qu’elle ne produit, elle ne vit pas à crédit : 13% du PIB sert à compenser la dépréciation du capital, et 6% à augmenter son niveau. Par ailleurs, la France a conservé un taux de fécondité relativement élevé. Les générations futures seront donc nombreuses. Les Français auront moins de problème de retraite que les Allemands, les Italiens, les Espagnols...

Le vrai coût de la dette

En 2011, la charge de la dette était de 2,5% du PIB, pour une dette de 84% du PIB ; soit, un taux d’intérêt moyen sur la dette de 3%, nettement en dessous du taux de croissance nominal. Supposons que, en régime permanent, le taux d’intérêt moyen soit de 4%, le taux d’inflation de 2%, et le taux de croissance potentielle de 2%. Pour stabiliser la dette au niveau de 60% du PIB, un déficit de 2,4% du PIB (60%*4%) suffit. Quand le taux d’intérêt est égal au taux de croissance, le vrai coût de la dette, c’est-à-dire l’excédent primaire nécessaire pour stabiliser la dette, est nul. Toutes choses égales par ailleurs, si la France avait une dette nulle qu’elle souhaitait maintenir à tout jamais, le gain en termes de charge budgétaire serait nul par rapport à la situation actuelle. Il est donc absurde de prétendre que les charges d’intérêt sont le deuxième poste des dépenses publiques (en fait, corrigées de la croissance, elles sont nulles) ou que la charge de la dette fait peser une contrainte insupportable sur la politique budgétaire.

Soldes conjoncturel, structurel et primaire

Le solde des finances public (appelé excédent s’il est positif, et déficit s’il est négatif), recouvre différentes réalités.

Le solde effectif correspond à l’écart constatée une année donnée entre les recettes et les dépenses publiques. Il inclut les charges d’intérêts sur la dette. L’exclusion de ces dernières de la mesure donne le solde primaire.

Le solde conjoncturel mesure l’impact de la conjoncture économique sur le solde publique. On estime généralement qu’un point de PIB en moins coûte 0,5 point de PIB aux finances publiques. Le solde structurel mesure, ce que serait le solde des finances publics sans les effets de la conjoncture économique. Le solde structurel primaire correspond enfin quant à lui au solde structurel hors charges de la dette.

Le solde effectif est donc finalement la somme du solde structurel primaire, du solde conjoncturel moins les charges de la dette.

Par exemple, en ce qui concerne la France en 2011, le solde structurel primaire présente un excédent de 0.9% du PIB, le solde conjoncturel un déficit de 3.6% du PIB, et les charges de la dette représentent 2,5% du PIB : le solde effectif présente au final un déficit de 5,2% du PIB.

 La dette ne coûte rien tant que le taux d’intérêt est inférieur au taux de croissance. Elle ne pose problème que si le taux d’intérêt (après impôt) devient nettement supérieur au taux de croissance : dans ce cas, la dette publique fait boule de neige, elle s’entretient d’elle-même. En situation de faible croissance, la politique monétaire, en maintenant de bas taux d’intérêt, assure, en principe, que ce n’est pas le cas. En période de forte croissance, le taux d’intérêt peut dépasser le taux de croissance, mais dans cette situation, les rentrées fiscales permettent de réduire les déficits sans larmes. Le cas problématique, que nous traiterons plus loin, est celui où les marchés financiers imposent des primes de risque injustifiées.

Par ailleurs, la vraie « règle d’or des finances publiques [1] » stipule qu’il est légitime de financer les investissements publics par le déficit, puisque ceux-ci seront utilisés pendant plusieurs années. Le déficit structurel doit donc être égal à l’investissement public net, soit de l’ordre de 2,4% du PIB dans le cas de la France. Le déficit public est certes nocif pour les générations futures quand il s’effectue au détriment de l’investissement ; ce n’est pas le cas quand il finance l’investissement public. Ce n’est pas le cas non plus dans la période actuelle, où il est nécessaire pour soutenir l’activité, en situation de bas taux d’intérêt, en raison d’un fort taux d’épargne des ménages et d’un refus des entreprises d’investir davantage.

Il n’y a donc aucune raison de se fixer une norme d’équilibre des finances publiques. L’État n’est pas un ménage. Immortel, il peut avoir une dette en permanence ; il n’a pas à la rembourser, mais seulement à garantir qu’il pourra toujours en servir la charge. Les agents privés désirent détenir de la dette publique pour des raisons de liquidité et de sécurité. Les assurances-vie, les fonds de pension ont besoin de titres de dette publique pour sécuriser leurs engagements. Les marchés financiers ont besoin de titres sans risques. La dette publique française était notée AAA par les agences de notation. La légère dégradation infligée à la France en décembre 2011 par une agence de notation n’a guère inquiété les marchés. Le 6 septembre 2012, l’État s’est endetté à 1,05% à 5 ans ; à 2,2% à 10 ans, soit nettement en dessous du taux de croissance (en valeur) prévisible. Pour les marchés, la France est solvable et le taux d’intérêt sur la dette n’augmentera guère, même à long terme.

Il n’y aura pas de générations sacrifiées qui auraient à rembourser brutalement la dette accumulée par les générations précédentes. À l’avenir la dette pourra se maintenir entre 60 et 90 % du PIB, avec un taux d’intérêt et un taux de croissance en valeur de l’ordre de 4 %. Se pose le problème du niveau adéquat de la dette. Celui-ci n’a aucune raison d’être stable en pourcentage du PIB. Par exemple, une population qui vieillit peut avoir besoin de plus actifs financiers sans risque, donc d’une dette publique plus importante. De même, l’augmentation de la volatilité des marchés financiers induit une « fuite vers la sécurité », qui augmente le désir des ménages de détenir des titres publics au détriment de la détention d’actions. Tant que la dette apparaît désirée, qu’il est possible de l’émettre à de bas taux d’intérêt, qu’elle ne provoque ni tensions inflationnistes, ni déficit extérieur, que l’économie est en sous-emploi, elle n’est pas excessive.

Du bon usage du déficit

Il existe deux grandes familles d’explications du niveau des dettes et des déficits publics. Selon les économistes libéraux, la croissance de la dette publique serait la conséquence d’un biais dépensier et démagogique des gouvernements. Ceux-ci auraient tendance à faire trop de dépenses pour satisfaire leurs différents électorats, sans augmenter les impôts en contrepartie. Ils utiliseraient la politique budgétaire à des fins électoralistes et non à des fins de régulation macroéconomique. Ils ne feraient pas les efforts nécessaires en période de bonne conjoncture. Aussi les déficits publics seraient-ils en permanence trop élevés, conduisant à de trop fortes dettes. Ils seraient une cause autonome de déséquilibre macroéconomique. En ponctionnant l’épargne, ils provoqueraient une hausse des taux d’intérêt, qui évincerait l’investissement privé et nuirait à l’accumulation du capital, donc à la croissance. Ils appauvriraient donc les générations futures. Ce schéma n’est guère observé dans la réalité. De 2002 à 2005, au contraire, les taux d’intérêt de court et de long terme ont été au plus bas, malgré le gonflement des déficits publics, en Europe comme aux États-Unis et au Japon. C’est de nouveau le cas depuis 2008. Les grands pays ont à la fois un fort déficit, une forte dette publique et de bas taux d’intérêt. L’augmentation des dettes n’a pas eu d’effet sur les taux d’intérêt ou sur les taux d’inflation. En 2011, les taux d’intérêt de long terme sont bas, de 1% au Japon, de 2,5% en Allemagne et aux États-Unis, de 3% au Royaume-Uni et en France. Il est difficile de prétendre que ces niveaux nuisent à l’investissement.

La deuxième explication conçoit les déficits et les dettes publics comme des conséquences de la situation macroéconomique. En situation d’incertitudes économiques, de pessimisme des entrepreneurs, la demande privée est insuffisante pour maintenir un niveau satisfaisant d’activité. La politique optimale consiste à faire baisser le taux d’intérêt jusqu’à ce que la demande soit suffisamment relancée. Elle a l’avantage de ne pas augmenter la dette publique, de favoriser l’accumulation du capital et de réduire le taux de profit exigé par les entreprises pour investir. Mais elle peut être inefficace, en période de forte dépression, si les agents privés sont réticents à s’endetter. Elle peut se révéler insuffisante, parce qu’il y a un plancher à la baisse des taux d’intérêt nominaux, donc réels. Le gouvernement doit alors accepter un certain déficit budgétaire. Celui-ci n’a aucun effet d’éviction des dépenses privées : il ne provoque pas de hausse du taux d’intérêt, puisque par définition le taux d’intérêt est à son plus bas niveau possible.

Ce schéma idyllique suppose que le gouvernement réduise effectivement le déficit public quand l’économie se rapproche du plein emploi des capacités de production. La règle doit être : il faut réduire le déficit public quand la demande a tendance à devenir excessive, donc quand l’inflation accélère ou quand la banque centrale doit augmenter son taux d’intérêt au-dessus du taux de croissance pour ralentir l’inflation. Il n’y a pas alors de problème de soutenabilité.

Ce rôle stabilisateur de l’endettement public peut néanmoins être bloqué si les ménages sont Barro-Ricardiens [2]. Imaginons, par exemple, que les ménages augmentent leur taux d’épargne, car, vieillissant, ils souhaitent détenir plus de dettes publiques. L’État augmente donc sa dette, mais, les ménages, anticipant une future hausse des impôts, augmentent de nouveau leur épargne, ce qui oblige l’État à augmenter de nouveau son déficit. Autre cas de figure, les ménages augmentent leur taux d’épargne, l’État augmente son déficit pour stabiliser l’économie, mais les marchés financiers réclament une prime de risque pour compenser la hausse de la dette. Là aussi, l’économie entre dans une spirale infernale : la hausse des taux requis par les marchés oblige l’État à augmenter sa dette pour maintenir le plein emploi, ce qui inquiète les marchés et fait augmenter la dette. Dans les deux cas, l’économie n’est pas stabilisable.

Déséquilibres macroéconomiques et dette publique

La question fondamentale est donc : pourquoi des déficits publics importants sont aujourd’hui nécessaires à l’échelle mondiale pour soutenir la demande ? Dans la période d’avant-crise, quatre facteurs ont concouru à la déficience de la demande mondiale (Mathieu et H. Sterdyniak, 2011).

De nombreux pays se sont lancés dans des stratégies néo-mercantilistes visant à accumuler des excédents extérieurs : les pays d’Asie qui, échaudés par la crise de 1997, veulent s’affranchir de la tutelle des marchés financiers et du risque de devoir faire de nouveau appel au FMI ; la Chine qui veut asseoir une croissance rapide sur des gains à l’exportation ; les pays qui veulent préparer le vieillissement de leur population (Japon, Allemagne, Autriche, Pays-Bas, Pays scandinaves). Ces excédents s’ajoutent à ceux des pays exportateurs de pétrole et pèsent sur la demande mondiale.

La mondialisation commerciale renforce l’importance de la compétitivité internationale. Chaque pays est incité à faire pression sur ses salaires pour améliorer sa compétitivité. Des pays comme l’Allemagne, les Pays-Bas ou l’Autriche ont ainsi réussi à faire fortement baisser la part des salaires dans la valeur ajoutée depuis 2000, générant une tendance à la baisse de la consommation.

Les pays anglo-saxons, quant à eux, ont choisi une croissance caractérisée par le creusement des inégalités de revenus et la stagnation des salaires de la masse des ménages. La tendance à la baisse de la consommation a été compensée par une hausse de l’endettement des ménages et des bulles financière et immobilière, permises par le maintien de bas taux d’intérêt réels. Quand l’endettement des ménages a été poussé à son paroxysme et quand les bulles ont éclaté, la dette publique a dû prendre le relais pour soutenir la demande.

Enfin, la hausse de la dette dans de nombreux pays ne provient pas d’une tendance à la hausse des dépenses publiques, puisqu’au contraire celles-ci, en proportion du PIB, sont plutôt en baisse (de 1997 à 2007, de 1,4 point pour la zone euro, de 0,8 point pour la France), mais de l’effritement des recettes publiques (de - 1,5 point dans la zone euro comme en France, sur la même période). La liberté de circulation des personnes et des capitaux permet aux ménages les plus riches et aux entreprises de choisir le pays où ils seront imposés. En même temps, la règle de l’unanimité a freiné les progrès de l’harmonisation fiscale en Europe. Aussi les États européens se sont-ils livrés à la concurrence fiscale. Les réductions d’impôts se sont multipliées, aggravant ainsi les inégalités sociales et les déficits publics.

La crise et la dette publique

Le ralentissement économique a fortement augmenté le niveau des déficits publics. Pour la zone euro, le déficit public est ainsi passé de 0,7% du PIB en 2007 à 6,4% en 2009, pour revenir à 3,2% en 2012. Le déficit de la zone Euro, pris globalement, est cependant toujours resté nettement inférieur aux déficits des États-Unis, du Royaume-Uni, du Japon.

Analysons en détail le cas de la France. En 2006, le solde structurel primaire, c’est-à-dire hors charges d’intérêt, était équilibré : le déficit (2,3% du PIB) correspondait aux charges d’intérêt. De 2006 à 2011, le déficit public (5,2% du PIB) a augmenté de 2,9 points de PIB, les charges d’intérêts ont été pratiquement stables en proportion du PIB, mais la France a perdu 7,2 points d’activité du fait de la crise. En 2011, le déficit conjoncturel est de 3,6 points de PIB, le solde structurel est déficitaire de 1,6 point, mais le solde structurel primaire est excédentaire de 0,9 point. Deux points de vue sont alors possibles. Pour certains, les 7,2 points de PIB perdus pendant la crise sont, pour l’essentiel, perdus à tout jamais (selon la Commission, l’écart de production de la France n’était que de 2,3% en 2011, le solde structurel était déficitaire de 4 %), et il faut donc se résigner à un chômage durablement élevé. Comme l’objectif doit être d’équilibrer le solde public structurel, la France doit encore faire un effort important de réduction de 4 points de son déficit public. Pour nous, le déficit soutenable est de l’ordre de 2,4 points de PIB. Le déficit structurel de 2011 est déjà en dessous de ce chiffre. C’est la croissance qui doit permettre de résorber le déficit conjoncture. Il n’est pas nécessaire de faire d’effort budgétaire.

Soucieux de redorer le blason de la France aux yeux des marchés et de ses partenaires européens, le gouvernement Ayrault s’est donné comme objectif de respecter, coûte que coûte, une trajectoire de solde public, limitant le déficit à 3% en 2013, puis à 0% en 2017. Cette trajectoire impose une politique budgétaire durablement restrictive. En 2013, l’impulsion budgétaire serait négative de 1,8 point de PIB ; ceci pèsera lourdement sur la croissance de sorte que la croissance prévue de 1,2 % ne sera pas atteinte. L’objectif d’un déficit de 3 % obligera alors à renforcer la politique restrictive. Supposons que le multiplicateur soit de 1, une croissance plus basse ex ante de 0,6 % induirait une perte de recettes fiscales de 0,3 point de PIB, d’où des mesures compensatrices de 0,3 point qui induiraient une baisse du PIB de 0,3 %, etc. Finalement, la politique budgétaire devrait être durcie de 1,2 point de PIB supplémentaire et la croissance serait nulle. La polarisation sur un solde non corrigé de la conjoncture est dangereuse.

Cette même alternative se pose à tous les pays développés. Les gouvernements ont le choix entre deux stratégies. La première (celle que préconisent les États-Unis et les économistes keynésiens) consiste à considérer que la croissance n’est pas repartie. Il faut maintenir des politiques budgétaires expansionnistes ; c’est la croissance qui devra combler les déficits. La dette publique peut être maintenue sans problème à 90% ou 100% du PIB tant qu’elle est demandée par les épargnants et les marchés. Les déficits publics ne devront être réduits que quand ils ne seront plus nécessaires. La seconde considère qu’il faut tout faire pour réduire le niveau de la dette. Une dette publique supérieure à 60% ou 90% du PIB entraînerait à terme une tension sur les taux d’intérêt et freinerait la croissance. Ce serait un facteur de crainte pour les ménages, qui épargneraient pour payer les impôts futurs. Ainsi, l’OCDE, le FMI, la Commission Européenne veulent imposer aux pays une longue cure d’austérité : pendant une dizaine d’années, baisser de 1 point de PIB par an le montant des dépenses publiques. Si le multiplicateur [3] d’une relance généralisée est de 2 [4], ceci signifie que la croissance sera réduite de 2 points par an, les soldes publics ne seront pas améliorés (puisque la baisse d’activité réduira les recettes fiscales), les ratios de dette augmenteront du fait du ralentissement économique. Cette politique serait indispensable pour rassurer les marchés, mais une politique qui aboutirait à une longue période de dépression est-elle vraiment rassurante ?

Sous le regard des marchés et des agences de notation, les pays européens ont choisi la seconde stratégie en mettant en œuvre des politiques fortement restrictives (dès 2010 pour certains, en 2011 pour tous) au risque de nuire à la croissance. Certes, certains économistes ont mis en évidence, dans le passé, des épisodes où une politique budgétaire restrictive n’a pas eu d’effet défavorable sur l’activité, mais elle était accompagnée d’une forte dépréciation du taux de change, d’une forte baisse des taux d’intérêt, de l’essor du crédit privé dû à la libéralisation financière ou d’un essor de la demande privée, peu probables aujourd’hui.

La crise des dettes souveraines de la zone euro

Depuis la mi-2009, les marchés se sont rendus compte d’une faille de l’organisation de la zone euro. Alors que les gouvernements des autres pays développés ne peuvent pas faire faillite car ils peuvent toujours être financés par leur banque centrale, les pays de la zone euro ont renoncé à cette possibilité : selon la Constitution européenne, la BCE n’a pas le droit de financer directement les États, et les États ne sont pas solidaires entre eux. La spéculation a ainsi pu se déclencher sur les pays les plus fragiles de la zone, Grèce, Espagne, Irlande, puis, par effet de domino, sur l’Italie et l’Espagne.

Les pays dont la dette publique est garantie par une Banque Centrale, prêteuse en dernier ressort, ne peuvent pas faire défaut. Leur Banque centrale peut même contrôler les taux de long terme, en achetant de la dette publique. Ainsi, en Septembre 2012, le Japon peut s’endetter à 10 ans à 0,8%, les États-Unis à 1,7% e Royaume-Uni à 1,8% malgré des niveaux élevés de dettes ou de déficits. Contrairement aux pays de la zone Euro, ils n’ont pas à craindre les marchés financiers.

Le risque est que demain, un pays de la zone euro ne puisse plus augmenter son déficit, de crainte que les agences de notation ne le dégradent et que les marchés ne provoquent une hausse des taux d’intérêt, ce qui rendrait la politique budgétaire impuissante et la conjoncture incontrôlable. La dette publique deviendrait un facteur permanent de risque puisque les États seraient à la merci des esprits animaux des marchés. On ne peut laisser les marchés financiers paralyser les politiques économiques en spéculant sur la faillite de certains pays de la zone euro. Il parait difficile que les Italiens est, à terme, à payer une charge d’intérêt plus forte de 3,5 points de PIB pour compenser un imaginaire risque de défaut sur leur dette. Les systèmes financiers, les banques, les assurances ne peuvent fonctionner s’ils ne disposent pas d’un actif sans risque, s’ils doivent se garantir contre la faillite de leur propre État. Aussi le risque de faillite des États doit-il être nul.

Les pays de la zone euro doivent retrouver leur capacité d’émettre une dette publique sans risque. Certes, une garantie totale des dettes de chaque pays par l’ensemble de ses partenaires crée un problème d’aléa moral puisque chaque pays pourrait augmenter sa dette sans limite, mais une absence de garantie laisse le champ libre aux jeux des marchés financiers. Aussi, la garantie mutuelle des dettes publiques doit redevenir totale pour les pays qui acceptent de soumettre leur politique budgétaire à un processus de coordination ; celle-ci doit avoir pour but la croissance et le plein emploi ; elle doit examiner l’ensemble des variables macroéconomiques ; le processus doit toujours aboutir à un accord unanime sur des stratégies coordonnées, mais différenciées. Le Traité doit maintenir un dispositif prévoyant le cas où la négociation n’aboutit pas ; dans ce cas, la nouvelle dette des pays hors accord ne serait plus garantie ; mais ce cas ne doit jamais survenir.

Depuis la mi-2010, la Commission a proposé de nombreux dispositifs — le premier semestre européen, le renforcement du PSC, les « 6+2 » propositions législatives — qui visent à renforcer la discipline budgétaire, dont le non-respect serait selon elle une des causes de la crise. Pourtant, les pays de la zone Euro ne se caractérisaient pas avant la crise par des déficits publics particulièrement forts : durant les années 2003-2007, la plupart des pays de la zone Euro avaient un solde public structurel primaire excédentaire alors que les États-Unis, le Royaume-Uni ou le Japon étaient nettement déficitaires. Seule la Grèce présentait un déficit excessif. Des pays comme l’Irlande ou l’Espagne, en difficulté aujourd’hui, ne présentaient aucun déficit.

Le 9 décembre 2011, les pays de la zone Euro se sont accordés sur un nouveau Pacte budgétaire : le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance de l’UEM. Ce pacte contraindrait fortement les politiques budgétaires. Le déficit structurel de chaque pays membre devra être inférieur à 0,5% du PIB. Les pays devront assurer une convergence rapide vers cet objectif, selon un calendrier proposé par la Commission. Un mécanisme de correction automatique devra se déclencher si ce calendrier n’est pas respecté. Cette contrainte et ce mécanisme devront être intégrés de façon contraignante dans les procédures budgétaires de chaque pays (de préférence dans la Constitution). Les pays dont le ratio dette/PIB dépasse 60% devront le faire diminuer d’au moins un vingtième par an de l’écart avec 60%.

Ce projet est dangereux sur le plan économique [5]. Il prive les gouvernements de tout instrument de politique budgétaire. Il impose des objectifs de moyen terme (un solde budgétaire quasi-équilibré, une dette revenant en dessous de 60% du PIB) qui sont arbitraires et ne sont pas compatibles a priori avec les nécessités de l’équilibre économique. De même, il interdit toute politique budgétaire discrétionnaire et impose une politique incompatible avec les nécessités de la régulation conjoncturelle.

Le Traité budgétaire impose à la France de créer un Conseil des finances publiques qui donnerait son avis sur les prévisions macroéconomiques sous-jacentes au Budget et sur son respect de la trajectoire annoncée, qui autoriserait le gouvernement à évoquer les circonstances exceptionnelles pour s’en écarter, qui proposerait de mettre en action le mécanisme de correction automatique. Mais ce Haut Conseil aura-t-il une marge d’appréciation quant à l’objectif de moyen terme ou quant à la pertinence de la trajectoire prévue, compte-tenu de la situation économique ? Quelle stratégie préconisera-t-il en cas de ralentissement de l’activité : une politique expansionniste pour soutenir la croissance ou une politique restrictive pour restaurer les finances publiques ?

Réduire les dettes publiques... oui, mais comment ?

Si la croissance des dettes et des déficits publics dans les pays développés a été la réponse au creusement des déséquilibres mondiaux, on ne peut réduire les dettes et les déficits sans s’attaquer aux causes de ces déséquilibres.

Une économie mondiale plus équilibrée nécessiterait que les pays excédentaires basent leur croissance sur leurs demandes intérieures et que leurs capitaux prennent le risque de l’investissement direct. Dans les pays anglo-saxons, de plus fortes progressions des revenus salariaux et sociaux, la réduction des inégalités de revenus rendraient moins nécessaires le gonflement des bulles financières, des dettes des ménages et des dettes publiques.

Il faut redonner des marges de manœuvre aux politiques budgétaires en prenant des mesures fortes, à l’échelle européenne et mondiale, pour lutter contre l’évasion fiscale, éradiquer les paradis fiscaux et réglementaires et restaurer la capacité des pays à taxer les profits des entreprises multinationales, les hauts revenus et patrimoines. La crise financière a montré que la libéralisation des marchés n’est pas la panacée ; il faut faire reculer la globalisation financière, source d’instabilité économique et de prélèvement excessif de la finance. Ceci nécessite, en particulier, de développer des circuits financiers publics pour utiliser l’épargne longue des ménages afin de financer et orienter les investissements productifs des entreprises dans les secteurs innovants et l’économie verte, afin de soutenir l’activité sans faire gonfler les dettes publiques.

La zone euro a besoin de retrouver les 8 points de PIB perdus du fait de la crise [6]. Au lieu de se polariser sur les soldes publics, les instances européennes devraient présenter une stratégie de sortie de crise, basée sur la reprise de la demande, la consommation comme les dépenses publiques et les investissements porteurs d’avenir. Cette stratégie doit comporter le maintien de bas taux d’intérêt et des déficits publics, tant qu’ils seront nécessaires pour soutenir l’activité.

 

Source: http://www.laviedesidees.fr/Reduire-la-dette-publique-une.html

1994 2010 Euros par habitant 2010
Actifs non financiers 57,0 85,6 25 700
Actifs financiers 30,5 45,9 13 700
Dette 62,9 104,8 31 400
Valeur nette 24,6 26,7 8 000
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Published by Dimzur - dans Economie
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3 février 2013 7 03 /02 /février /2013 21:32

La révolution islandaise

Par Pascale Paumier, Cédric Venturi, Rachida Zemmouj

La révolution islandaise

Introduction

L’Islande a subi une forte crise économique en 2008, suite à la faillite de son secteur bancaire1. Cette importante crise économique a abouti à un processus démocratique inédit, avec l’élaboration d’une nouvelle constitution. La crise islandaise est originale à deux titres : d’abord, par sa gestion gouvernementale, ensuite, par la façon dont elle a été appréhendée par la population. Le cas de l’Islande nous paraît également intéressant car ce pays semble, aujourd’hui, sorti de la crise contrairement à bon nombre de pays européens2. Ces différentes raisons expliquent notre intérêt pour le cas islandais et notre envie de l’exposer.

A la suite de nos recherches, dans le cadre de l’élaboration de notre exposé, une problématique nous est apparue. Nous nous sommes demandés comment l’adhésion de l’Islande au néolibéralisme, à partir des années 1990, avait conduit le pays dans la crise, enclenchant un processus démocratique.

 Afin de répondre à cette problématique, nous nous proposons d’organiser notre présentation suivant une approche chronologique en trois parties. Dans un premier temps, nous étudierons le contexte général de l’Islande avant 2008, ceci afin de mieux comprendre les causes de la crise politique et économique survenue à l’automne de la même année. Dans un deuxième temps, nous expliquerons la crise économique et ses conséquences. Nous terminerons notre présentation en expliquant comment cette crise économique a remis en question le système politique islandais et a abouti à l’écriture d’une nouvelle constitution.

Le contexte politique et économique islandais avant la crise de 2008


Introduction générale sur l’Islande et son contexte politique

L’Islande est un petit pays d’environ 300 000 habitants. Sa capitale, Reykjavík, regroupe 50% de la population3. L’Ile, placée à l’est du Groenland  et au nord de l’Ecosse, s’étend sur une superficie de 103 000 km² et se situe à 4h30 de vol environ de Paris4. L’Islande est une ancienne colonie danoise. Après son indépendance en 19445, le pays devient une République parlementaire. Le président Islandais possède un pouvoir symbolique avant tout et c’est le Premier ministre qui est responsable de la gouvernance du pays6. Le pouvoir exécutif est exercé par le gouvernement alors que le pouvoir législatif relève du gouvernement et l’Althing. Le pouvoir judiciaire est lui indépendant de l’exécutif et du législatif7. L’Althing est élu au suffrage universel et à la proportionnelle8. Du fait de ce mode de scrutin, le pays est généralement gouverné par des coalitions. Ainsi le parti social-démocrate et le parti conservateur ont gouverné ensemble durant plusieurs années, sous la présidence d’Oddsson  et de Geir Haarde9.

Le parti indépendant, de tendance conservatrice et considéré comme le premier parti islandais, a dominé l’assemblée parlementaire jusqu’à la crise de 2008. En effet, aux élections législatives de 2009, soit un an après le début de la crise, il perd les élections laissant sa place à la gauche. Le parti indépendant est le parti politique le plus populaire d’Islande10. On estime qu’environ 10% des islandais sont membres de ce parti11.  Cette forte adhésion et popularité s’expliquent en partie par le fait que, les islandais ont un comportement économique quand ils votent pour le parti de l’indépendance. En effet, le parti de l’indépendance contrôle directement ou indirectement plusieurs secteurs sociaux et économiques de l’Islande12.

Une oligarchie économique et politique est présente en Islande: quatore familles règnent sur les différents secteurs économiques et politiques du pays. Cette oligarchie est fortement liée au parti de l’indépendance, au pouvoir depuis 1944. Ces familles sont nommées la pieuvre13. Il s’agit d’un système de barons locaux, hérité d’une tradition féodale de l’époque où l’Islande était encore une colonie14. Octopus contrôle, par exemple, la compagnie aérienne islandaise considérée comme la plus grosse entreprise du pays. Le groupe chapeaute aussi les plus importantes pêcheries, le secteur pétrolier et l’importation de bois15. Octopus contrôle également les grands quotidiens islandais. Oddsson est d’ailleurs aujourd’hui, à la tête du premier quotidien du pays16. Il  existe ainsi, une forte collusion entre élites politiques et élites économiques17. On note un fonctionnement corporatiste et clientéliste en Islande rendu assez visible par un effet « loupe » lié aux dimensions réduites du pays.


Une économie fragile et fortement dépendante des ressources naturelles

L’Islande, au lendemain de son indépendance, est l’un des pays les plus pauvres d’Europe18. A l’époque, ses principales ressources sont la pêche et l’agriculture (produits laitiers, pommes de terre, légumes verts et élevages de moutons, bœufs, porcs et poulets). Le principal secteur économique en Islande est l’industrie de la pêche (notamment la pêche à la baleine), qui représente encore de nos jours 40% des revenus d’exports de l’Islande et 12% de son PIB19.  Cette économie islandaise est fragile, car les ressources poissonnières ne sont pas inépuisables. L’éventualité d’une baisse du secteur de la pêche conduit l’Islande à se tourner vers d’autres secteurs économiques dans un souci d’assurer le développement et la prospérité des générations futures. Ainsi, l’Islande développe l’industrie de l’aluminium20.

Dans les années 1990, le déclin du secteur de l’aluminium et la chute des cours du poisson poussent l’Islande à chercher de nouveaux secteurs porteurs pour le développement de son économie. Le pays passe ainsi d’une économie reposant principalement sur le secteur primaire et secondaire à une économie tertiaire. Il diversifie aussi son économie en misant sur la biotechnologie et la création de softwares, ainsi qu’en développant le tourisme21. Aujourd’hui, l’économie islandaise repose sur la pêche, la fonderie de l’aluminium, le ferro-silicium, les ressources géothermiques et le tourisme. 4% des islandais travaillent dans le secteur agricole, 22% dans le secteur de l’industrie et 73% dans les services22.


Le tournant néolibéral et les années « d’âge d’or » sous la gouvernance de David Oddsson

A partir des années 1990, l’Islande ne se contente pas de diversifier son économie, elle amorce aussi un véritable tournant néolibéral. En effet, en 1993, l’Islande intègre l’espace économique européen et signe les accords du GATT (accord multilatéral de libre-échange sur les tarifs douaniers et le commerce). L’Islande entre ainsi pleinement dans la mondialisation23.

Cette transition vers une nouvelle économie libérale, se fait sous l’impulsion du parti de l’indépendance avec à sa tête Davíd Oddsson, qui développe le secteur bancaire24. Ainsi, en 2003, le système bancaire islandais est privatisé25. A la suite de cette privatisation, trois banques islandaises émergent : la Glitnir, la Landsbankinn (avec sa filiale en ligne Icesave) et la Kaupthing Bank. Lors de cette privatisation, l’investissement étranger est écarté. Ainsi,  seuls les islandais peuvent investir dans ces banques26. Cette disposition restrictive  contribue à accentuer la collusion entre les hommes politiques et les hommes d’affaires. En effet, chaque parti politique islandais se trouve lié à une banque par l’entremise des hommes politiques qui siègent au conseil des banques et des entreprises27.

Cette période est une période de forte prospérité. En effet, le revenu par habitant de l’Islande devient l’un des plus élevés du monde. Il s’évalue à environ à 70 000 $, en 200728 et est ainsi 60% supérieur à celui des Etats-Unis29. La dette publique de l’Islande est faible et estimée entre 5 et 10%30. La croissance oscille entre 5 et 10% par an31. Durant cette période économique prospère, l’Islande connaît aussi une immigration polonaise importante, notamment du fait de l’entrée en 2004 de la Pologne dans l’Union Européenne32. A cette époque, la situation de l’Islande est celle du plein emploi, avec seulement 2% de chômage (lié au chômage résiduel)33.

A partir de 2004, David Oddsson, arrivé en fin de mandat ministériel, envisage comme voie de développement possible de transformer l’Islande en paradis fiscal à l’image d’autres paradis fiscaux, comme le Luxembourg ou le Lichtenstein34. Il est vrai que l’Islande, qui possède un des taux d’imposition d’entreprises les plus faibles d’Europe, (d’environ 18%35), est un pays potentiellement attractif. Du fait de cette prospérité économique, aucune régulation du système financier et bancaire n’est envisagée, malgré un rapport du FMI datant de 2007. Celui-ci met alors en garde le pays contre la fragilité de son système bancaire36.


Au cœur de la crise économique islandaise


Une prédestination aux risques

Comme nous l’avons vu précédemment, l’Islande est passée au fur et à mesure d’une économie de production à une économie de services à orientation néolibérale. Auparavant, il y avait pléthore de « petites » banques sur le territoire islandais, mais dés 2003, la privatisation du secteur bancaire entraine une situation monopolistique avec trois banques occupant le marché : Glitnir, Kaupthing bank et la Landsbankinn. Ces banques ont été privatisées par de riches entrepreneurs ayant souvent des liens de parenté entre eux.

Les prêts sont effectués sur la base de monnaies étrangères : Livre, dollar, euro, Yen. Ces prêts sont contractées de façon massive par la classe moyenne. De plus, le revenu par habitant est un des plus élevés du monde. Cette situation aboutit au fait que les secteurs bancaires deviennent hypertrophiés par rapport à l’économie réelle. En effet, les actifs des trois banques représentent, en 2008, l’équivalent de dix fois le PIB islandais.

La crise financière internationale de septembre 2008 va changer la donne économique et financière du pays puisque sa très forte exposition bancaire fait que celui-ci est touchée de plein fouet par la crise. En effet, les salaires islandais étaient en couronnes islandaises; mais la monnaie s’effondre, et par conséquent, le pouvoir d’achat s’effondre également. De plus, les Islandais ont contracté des prêts sur une durée de 40 ans, sans apport personnel obligatoire. D’où le montant de la  dette dépasse largement la valeur de leur bien. Les trois principales banques font faillite dès le mois d’octobre 2008.

La mesure qui a été envisagée suite à cette évolution est une nationalisation des banques pour un coût équivalent à 80% du PIB de l’Islande. La couronne islandaise entre l’automne 2008 et le printemps 2009 perd 80% de sa valeur et l’inflation est de 20%. Les prêts immobiliers ont résulté des prêts aux monnaies étrangères d’où ils étaient indexés sur la livre, euro, yen, dollar. Cela a entrainé pour le peuple islandais un doublement, voire un triplement des montants de remboursements mensuels de leurs crédits. Le pouvoir d’achat est ainsi divisé par deux et il y a une contraction du PIB de 10%. La situation devient intenable pour les islandais d’autant que cette crise ne rend pas visible leurs problèmes de manière concrète. D’où l’intervention d’institutions financières et de pays alliés.


Sortir de la crise ? L’intervention des institutions de Bretton Woods37

Le Fonds Monétaire International apporte une aide de 1.5 milliards d’euros à laquelle est associée une aide issue des prêts bilatéraux38. L’aide apportée à l’Islande correspond à 7 milliards de la part des pays scandinaves, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Dans le contexte économique européen actuel où la rigueur est le maître-mot des initiatives politico-économiques, il nous est apparu utile de connaitre les contreparties à cette aide exigées par le FMI. Afin de répondre à cette question, nous avons cherché l’information à la source, en consultant le blog du FMI et la déclaration de Paul M. Thomsen39. Les exigences semblent être au nombre de quatre :

  1. Mise  en place d’une surveillance juridique afin que «les pertes des banques ne soient pas absorbées par le secteur public». En définitive, il a fallu que le secteur public intervienne pour faire en sorte que les nouvelles banques disposent de capitaux suffisants, mais il a été mis à l’abri des énormes pertes du secteur privé.
  2. Stabilisation du taux de change grâce à un contrôle des mouvements de capitaux.
  3. Faire en sorte de retarder l’ajustement budgétaire afin de soutenir l’activité économique.
  4. Reconstruction en priorité du secteur financier

Le FMI considère son aide davantage comme un relais secours pour éviter au pays de s’effondrer en lui laissant du répit pour déterminer sa nouvelle politique de reconstruction économique.

Contrairement à d’autres Etats en crise, il y a eu le souci en Islande de préserver le système de protection sociale : «La coopération dynamique avec le FMI a permis de préserver le modèle social nordique de mon pays», a déclaré le Ministre de l’économie, M. Árni Páll Árnason40. Il y a eu de véritables initiatives politiques en ce sens qui peuvent être illustrées par différents exemples. En effet, une des mesures qui a été prise concerne les chômeurs qui ont vu leur durée maximale d’indemnisation du chômage allongée d’un an, passant ainsi de trois à quatre ans. De plus, il y a eu une politique d’allégement fiscal sur les ménages avec enfants en augmentant les investissements dans la recherche et l’innovation suite à la création d’un nouvel impôt sur les ressources naturelles.

La situation islandaise est donc assez particulière dans la mesure où les instruments utilisés à la fois par le FMI et le gouvernement islandais ne font pas partis des mesures « traditionnelles » de restructuration économique. Ce serait a priori une erreur d’imaginer que ce qui a été efficace dans le cas islandais puisse l’être ailleurs et que le modèle de sortie de crise puisse être un modèle transposable ailleurs. Ces institutions ont apporté une réponse purement économique et financière négligeant l’aspect social et les revendications populaires qui ont émergées au lendemain de la crise.


Genèse d’une crise en gestation

La Landsbankinn avait une branche en ligne intitulée « Icesave ». Celle-ci était implantée en Grande-Bretagne et comptait, en octobre 2008, plus de 229 000 clients britanniques et plus de 114 000 clients néerlandais en mai 2008. Or, Reykjavik a garanti le dépôt des fonds islandais mais pas les avoirs étrangers. D’où, le 8 octobre 2008, le Premier ministre britannique, Gordon Brown, gèle les actifs d’Icesave et place l’Islande sur la liste des Etats terroristes. On passe ainsi d’une crise économique à une crise diplomatique.  En effet, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas  réclament la restitution de 5.5 milliards d’euros investis par leurs concitoyens dans cette filiale Icesave. Finalement, un premier accord Icesave est ratifié par l’Althing (le Parlement). Il permet le paiement par l’Etat islandais de 4.5 milliards d’euros répartis ainsi : 2.7 milliards d’euros pour la Grande-Bretagne et 1.3 milliards d’euros pour les Pays-Bas. Ce qui représente 5.5% du PIB avec comme modalité de remboursement un échelonnage de celui-ci entre 2016 et 2024. Cet accord aurait pu aboutir, mais il s’est avéré que les Islandais s’y sont opposés avec grand bruit.

En effet, il y a eu la mise en place d’une mobilisation sans précédent au sein du peuple islandais par le biais de différents organismes. Dans un premier temps, des associations de citoyens telles que « In Defense » et « Samstada » créent des pétitions qui réunissent plus de 60 000 signatures. D’autres pétitions vont suivre et, au final, plus d’un tiers de la population aura signé la pétition. L’organisation Samstada a fait campagne contre Icesave car elle considère cet accord comme étant bancal et menace de boycotter l’impôt national en cas de négociation aboutie. Cette organisation souhaite la mise en place d’un procès au sujet d’Icesave.

Suite à cette mobilisation citoyenne, le Président islandais refuse de ratifier la loi votée le 31 décembre 2009 et organise, conformément à la constitution, un référendum le 6 mars 2010 qui soumet la question du remboursement des avoirs étrangers. La population refuse l’accord à 93% (avec 63% de participation). Cela a pour conséquence la renégociation des modalités de remboursement. Le 9 décembre 2010 un accord plus avantageux pour l’Islande est négocié puisque le taux d’intérêt passe de 5.5% à 3.3%. Cette nouvelle donne aboutit le 16 février 2011 à un nouvel accord approuvé à une large majorité par le Parlement islandais. Mais le Président Olafur Ragnar désavoue à nouveau le Parlement et refuse de signer cette nouvelle loi. Cela aboutit à un second référendum.

Suite à ce nouveau rebondissement, les sociaux-démocrates poussent à voter oui. Autrement, ce sera un «jour noir»41. C’est une «question d’honnêteté»42 car il serait, selon eux, inadmissible de laisser tomber la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, ce serait «injuste»43. Toute la classe politique est pour un «oui» au référendum au risque de voir un nouveau «jeudi noir».

En opposition à la classe politique, les nonistes avancent d’autres arguments comme le refus de payer pour soi et pour la société pour quelque chose dont ils ne se sentent pas responsables. Selon eux, contrant l’argument politique d’une isolation politique et économique, le pays en sortirait renforcé sur tous les plans et de manière plus rapide que n’importe quel autre pays en crise. On se retrouve donc face à deux exigences irréconciliables: une pression internationale sur le pays de la part du FMI et des pays scandinaves face à une affirmation populaire.

Le 09 avril 2011, le Non l’emporte à nouveau avec 60% (75% de participation) lors du second référendum. La Grande-Bretagne et les Pays-Bas refusent de renégocier et poursuivent en justice l’Islande devant la cour de Justice de l’AELE (L’Association européenne de libre-échange). Cependant, en décembre 2011, un premier remboursement est effectué par la banque Landsbankinn elle-même.

Suite à ces fortes tensions entre les Etats concernés, le Gouvernement islandais parvient à recapitaliser et à reprivatiser les banques de l’île qui ont ainsi pu parvenir à commencer à rembourser elles-mêmes leurs dépenses. Les créanciers ne sont remboursés qu’à hauteur des actifs disponibles. Ainsi, la Banque Centrale a remboursé 1,25 milliards de dollars au FMI et a accéléré le désendettement du pays en utilisant sa capacité à emprunter à des taux inférieurs à ceux initialement consentis par le FMI.

La réussite relative du pays à se sortir d’un endettement qui était quasi programmé ne constitue qu’une partie de la problématique. C’est pour cela que des initiatives originales ont été entreprises pour établir la part des responsabilités dans la crise.


L’aspect juridique de la crise : instruction des liens et implications de « l’octopuss »

Parallèlement à ces événements et en préambule du second référendum, le Parlement vote la nomination d’un Procureur spécial chargé d’enquêter sur les raisons du naufrage financier et d’en déférer les responsables présumés devant la justice. Il s’agit de Olafur Thor Hauksson lequel n’a aucune compétence en criminalité financière afin d’éviter les éventuels problèmes de collusion entre les élites politico-financières. Il sera aidé dans cette démarche par une experte de l’instruction des dossiers politico-financiers, Eva Joly. Sa venue est vivement appréciée par les citoyens islandais qui la considèrent comme une autorité morale absolue.

Chronologie de l’instruction :

  • Le 11 mai 2010, Hauksson lance un mandat d’arrêt international contre le patron de la banque Kaupthing qui est accusé de manipulation de marché, de fraude et d’escroquerie.
  •  En septembre 2010, le premier ministre Geir Haarde doit répondre d’accusations de négligences dans la gestion de la crise.
  • Le 20 janvier 2011, le procureur Hauksson fait perquisitionner le Banque Centrale islandaise. Ce qui aboutit à l’arrestation de Jon Thorsteinn Odd Leifsson, trésorier de la banque Landsbankinn.
  • Décembre 2011, arrestation de Larus Welding, l’ancien directeur de la banque Glitnir.
  • Avril 2012, le procureur se rend au Luxembourg pour une perquisition suite à des écoutes téléphoniques d’une centaine d’Islandais ayant exercés des responsabilités dans le secteur financier.

Cette instruction a pour volonté de mettre fin à la collusion entre les élites en révélant les nombreux conflits d’intérêts et délits d’initiés qui ont contribué à l’hypertrophie et à la mauvaise gestion des secteurs financiers. Le Gouvernement a ouvert cette enquête au pénal pour établir les différentes responsabilités.

Selon Eva Joly, l’Islande est un «laboratoire permettant de mettre à nu le système financier»44. La délinquance financière est, selon elle, un délit majeur et les différents chefs d’inculpation qu’elle énonce sont : présentation de comptes inexacts, abus de confiance, escroquerie, faux et usage de faux, manipulation de cours, de marché. La volonté de préserver cette démarche de toute intrusion est telle qu’Eva Joly a révoqué le Procureur général d’Islande car il est le père d’une des personnes impliquées dans les malversations. Ce fut une condition sine qua non pour le maintien de son implication dans l’instruction des dossiers. En effet, selon elle, «tout le monde est le cousin de quelqu’un» et les instances de régulation n’ont donc pas été à leur pleine efficience du fait de liens trop étroits entre les individus. Elle a ainsi permis d’établir l’identification de cinquante cinq dossiers en cours d’instruction.

A l’heure actuelle, la Landsbankinn a remboursé 470 millions d’euros aux Pays-Bas et à la Grande-Bretagne. Il y a eu un remboursement anticipé de 338,7 milliards le 12 mars 2012 alors que celui-ci était prévu pour 2013.

Il y a également, un retour des investissements privés, les échanges sont redevenus excédentaires, le taux de croissance en 2012 est de 1.5% (alors qu’il est de 0.3% dans la zone euro), le chômage est en baisse (6.9% alors que le taux de chômage est de 10,2% dans la zone euro).

L’Islande semble connaitre une espèce d’accalmie d’un point de vue économique. Néanmoins, cette crise a permis l’émergence d’un mouvement social sans précédents dans l’histoire islandaise avec la volonté d’effectuer des mutations plus profondes de la société islandaise.


La fin de la première république d’Islande


La révolution des casseroles

Du début de la crise, en octobre 2008, jusqu’à la démission du gouvernement fin janvier 2009, les Islandais vont manifester régulièrement, tous les samedis, à Reykjavik, devant le parlement45. Dans un premier temps, les protestataires demandent la démission de David Odsson46. Ce dernier, nommé Président de la banque centrale islandaise, est jugé responsable de la crise du pays. Dans un deuxième temps, à partir de janvier 2009, alors que les effets de la crise se font sentir au quotidien, le mouvement social s’amplifie et se radicalise. Le gouvernement conservateur est plus particulièrement mis en cause dans sa gestion inadaptée de la crise financière et sa démission est réclamée alors que son mandat court théoriquement jusqu’en 201147.

Ainsi, les 20 et 21 janvier 2009, les manifestations se transforment en émeutes. 2000 personnes, suivant les médias, se regroupent devant l’Althing exprimant de plus en plus violemment leur mécontentement. Les manifestants sont nombreux: ainsi, rapporté à la population française, leur nombre serait d’un million de personnes. Des projectiles sont lancés sur la police et sur le Parlement. Les fenêtres de l’Althing sont brisées et des feux allumés. La police a recours à des gaz lacrymogènes, blessant ainsi 130 manifestants. Ces violences sont très rares dans un pays d’ordinaire très respectueux de l’ordre. Ainsi, la police n’avait pas tiré de gaz lacrymogènes depuis 1949, à l’occasion d’une manifestation contre l’entrée de l’Islande dans l’OTAN. Sous la pression populaire, le gouvernement de Geir Haarde démissionne le 26 janvier 2009.

Cette révolution des casseroles conduit la gauche au pouvoir en 2009 pour la première fois de son histoire. La nouvelle majorité emmenée par l’Alliance social-démocrate associée à la Gauche Verte, inscrit le principe d’une assemblée constituante dans l’accord de gouvernement48.


Vers une souveraineté populaire retrouvée ?

Dans ce contexte de crise économique et politique, une assemblée citoyenne est élue pour rédiger une nouvelle Constitution en vue de se substituer à l’actuelle qui date de l’indépendance de l’Islande avec le Danemark en 1944. En effet, à partir de janvier 2009, la loi fondamentale islandaise devient l’une des cibles des «révolutionnaires»49. Les manifestants demandent une véritable transparence politique. Cette revendication est l’expression d’une perte de confiance dans les élites politiques soupçonnées de collusion avec les milieux économiques. Les contestataires défendent le projet d’une constitution capable d’établir une vraie séparation des pouvoirs, d’empêcher les élus d’agir dans leur propre intérêt et de protéger les ressources naturelles.

Le processus démocratique s’engage alors à l’automne 2010 et se déroule suivant deux étapes. La première débute le 6 novembre 2010. Un forum participatif est constitué et un panel composé de 950 citoyens volontaires, de 18 à 89 ans, tirés au sort, participe à une journée de réflexion50. Cet échantillon de la population a pour mission de lister les grandes priorités du pays et de déterminer les éléments de base à changer dans la constitution actuelle. Des priorités comme «l’égalité face au droit de vote» ou le fait que les ressources naturelles «appartiennent au peuple», émergent.

Au cours d’une deuxième étape, les Islandais élisent un groupe de 25 Islandais «ordinaires» c’est-à-dire sans affiliation politique, sur les 523 personnes qui se présentent aux suffrages à la date du 27 novembre 2010. Les candidats doivent être majeurs et soutenus par au moins 30 personnes. Par ailleurs, le taux de participation est très faible puisque seuls 35,95 % des électeurs vont se déplacer. Parallèlement à ces deux étapes, un comité de 7 experts chargé de conseiller le groupe de constituants est aussi nommé par le parlement.


Des enjeux politiques importants

Au départ, tous les partis sont favorables à la réforme. Mais la droite comprend rapidement que le processus risque de conduire à une catastrophe pour elle51. Car derrière les grands principes évoqués lors du forum national se cachent de lourds enjeux politiques. Que signifie ainsi «égalité du droit de vote»? Actuellement, un député urbain de Reykjavik représente deux fois plus d’électeurs qu’un député rural. La loi électorale favorise ainsi la permanence de la droite au pouvoir et des comportements clientélistes. Que signifie encore «les ressources naturelles doivent appartenir au peuple»? Les propriétaires des bateaux de pêche, qui forment la clientèle du Parti de l’indépendance, y voient une menace pour leur liberté commerciale.

Les partis conservateurs comprenant les partis de l’indépendance et du progrès, tentent alors de bloquer le processus délibératif. Ils considèrent les personnes choisies incompétentes au regard du droit constitutionnel. Arguant d’une faible participation aux élections de désignation des membres chargés de rédiger la constitution52, l’opposition questionne la légitimité de l’assemblée constituante et dépose un recours devant la cour suprême. Celle-ci décide d’invalider l’élection, invoquant des raisons techniques. Comme l’indique Michel Sallé, « les attendus de la Cour portent sur des points de détail, tels que la présentation de la liste, le secret du vote… Mais chacun, en Islande, a compris qu’il s’agit d’un acte d’hostilité de la part de magistrats nommées par des gouvernements dirigés par le Parti de l’Indépendance »53. Cependant, le parlement n’abandonne pas le projet participatif et transforme «l’Assemblée constituante», composée de 25 citoyens, en simple Conseil consultatif.


L’Islande invente une constitution 2.0

Le conseil chargé de réécrire la constitution mène ses travaux sur quatre mois, c’est-à-dire d’avril à juillet 2011. La Commission comprend dix femmes et quinze hommes. Trois seulement habitent hors de Reykjavík et ses environs. La fourchette d’âges est  de 24 à 70 ans, mais neuf élus ont entre 61 et 70 ans. On trouve cinq universitaires et quatre journalistes. La plupart des membres assument ou ont assumé des responsabilités sociales mais aucun des membres de la Commission n’a d’appartenance politique officielle54.

Dès le départ, le travail de la commission est rendu public, sur Internet. La transparence est totale : les Islandais peuvent assister aux réunions ou les suivre sur You Tube. Chaque semaine, le projet de texte est publié en l’état. Chaque article est discuté. Les Islandais peuvent, via les réseaux sociaux, enrichir directement le texte. Cette collaboration des internautes appelée aussi «crowdsourcing» se fait sur la page Facebook de la commission, par e-mail ou sur Twitter. Les citoyens peuvent proposer des amendements, faire de nouvelles propositions et participer pleinement à la construction de la nouvelle constitution. Environ 1 % de la population islandaise s’investit dans les débats sur la page Facebook de la commission : on compte ainsi plus de 4700 «like», dans un pays de 320.000 habitants, où l’on dit que les deux tiers des habitants ont une page Facebook. En trois mois, sur le site du Conseil ou sur les réseaux sociaux, quelque 4 000 contributions et commentaires sont consignés. Au total, 323 propositions d’amendements du texte sont laissées sur le site, et certaines sont retenues pour intégrer le texte final55.

Le texte, voté à l’unanimité du conseil, est remis au parlement le 29 juillet 2011. La constitution comporte 114 articles répartis sur neuf chapitres. Que dit le texte? Le texte renforce la séparation et l’équilibre des pouvoirs législatifs, exécutifs et judiciaires. Comme le souligne Michel Sallé56, la séparation des pouvoirs est un enjeu d’autant plus important que les juges sont nommés par le ministre de l’Intérieur, qui détient également le portefeuille de la justice. Il consolide les mécanismes de contrôle de l’État, la participation citoyenne, la liberté des médias et l’importance de l’environnement. Le projet de constitution modifie sensiblement l’équilibre des pouvoirs, faisant passer l’Islande d’un régime parlementaire à un régime semi-présidentiel. Par ailleurs, il instaure des mécanismes démocratiques nouveaux, comme le référendum d’initiative populaire, sur la base d’une pétition regroupant au moins 10% de l’électorat islandais. Il élit également un «auditeur général», indépendant, qui examine les finances de l’Etat. Quant au président, il peut être destitué en cours de mandat: il suffit que les trois quarts des députés consentent à l’organisation d’un référendum sur la question, et que ce vote de la population se révèle positif.

Le 20 octobre 2012, un referendum « consultatif »57, donc non contraignant pour le gouvernement, est organisé sur la Constitution. Six questions58 préparées par la commission des 25 citoyens sont posées aux Islandais. Les électeurs doivent se prononcer sur l’ensemble des propositions comme «base d’un texte législatif, en vue d’une nouvelle Constitution» et sur certaines thématiques du projet constitutionnel incluant la nationalisation des ressources naturelles, des dispositions concernant l’Eglise nationale d’Islande, une égalisation du droit de vote ou encore la mise en place d’un référendum d’initiative populaire. Les deux tiers des Islandais soutiennent les propositions faites par le comité chargé de rédiger la nouvelle Constitution. La participation au référendum est d’environ 49%, soit beaucoup moins que celle de 72,9% enregistrée l’année précédente au référendum sur la compensation à offrir aux Britanniques et aux Néerlandais victimes de la faillite de la banque Icesave.

Le texte constitutionnel, approuvé par le peuple, doit être ratifié par le parlement une première fois avant les élections législatives d’avril 2013, puis une seconde fois, dans des termes identiques, par le parlement issu de cette l’élection59. Or, le parti de l’indépendance, qui est aussi favori dans les sondages, est opposé à ces changements constitutionnels. On peut donc se demander si les dispositions modifiant la constitution seront adoptées telles quelles.


Conclusion

L’Islande, tout au long de son histoire, a cherché à diversifier son économie, afin de permettre un développement intergénérationnel. A partir des années 1990, elle est entrée pleinement dans la mondialisation et a libéralisé plusieurs secteurs de son économie. En moins de quinze ans, le pays a ainsi connu un développement économique fulgurant.  Le secteur de la finance est apparu comme un secteur miracle. Il s’est développé fortement sans aucun contrôle à cause notamment de la forte collusion entre élites politiques et économiques, accentuée en Islande par la petite échelle du pays. La crise économique de 2008 a remis en question le modèle de développement économique et le système politique Islandais.

La voie de sortie de crise islandaise a pour le moins été inédite si l’on la compare aux autres pays européens touchés par la récession. En effet, les Islandais ont refusé de rembourser les dettes de leurs banques  privées. De plus, ils ont décidé, suite à cette crise, de s’interroger sur leurs dirigeants politiques et économiques en créant une nouvelle constitution et en  engageant des poursuites pénales envers les responsables de la faillite économique. Enfin, l’Islande est le seul pays d’Europe à avoir  basculé à gauche en période de crise. Cette gauche, en arrivant au pouvoir et contrairement à la politique d’autres pays européens, n’a pas choisi de «tailler» dans les dépenses sociales. Ainsi à titre d’exemple, le gouvernement de gauche a décidé d’allonger la durée maximale des indemnités de chômage d’une année supplémentaire60. Paradoxalement, cette même gauche est donnée perdante lors des prochaines élections de 201361.

Le possible retour au pouvoir du parti indépendant peut s’expliquer au moins par trois facteurs. D’abord, le vote en faveur du parti conservateur est clientéliste. Ensuite, une éventuelle réélection du Parti indépendant peut être mise en lien avec la structure même du néolibéralisme. En effet, le tournant néolibéral a bénéficié à différentes couches sociales dont les classes populaires. Les Islandais ont,  dans leur majorité, globalement tiré avantage de l’ancien système mis en place sous la gouvernance d’Oddsson. Une classe  bourgeoise d’origine ouvrière a ainsi émergé et le néolibéralisme a su créer un substrat de ralliement des couches populaires. Enfin, en période de crise et donc en situation de pertes de repères, les conservateurs ont su incarner la stabilité recherchée par la population. Le peuple islandais souhaite confier le pouvoir à un parti reconnu pour sa longévité en matière de gestion économique du pays.

Aujourd’hui, l’Islande semble être sortie de la crise ou en voie de l’être. En effet, la plupart des indicateurs économiques classiques sont au vert. Le taux de chômage est en baisse : il est même plus bas que la moyenne de la zone euro. La croissance est de retour avec une prévision de 1,5% de croissance contre 0 ,3%  pour la zone euro. De plus, l’Islande prévoit un excédent budgétaire de 0,5% cette année62 alors que la plupart des pays européens sont fortement endettés. Cependant, la situation est moins favorable qu’avant la crise. En effet, le taux chômage reste élevé pour l’Islande. Les ménages ont souffert de la perte de valeur de la couronne islandaise alors que la plupart des biens sont importés. De plus, les ménages islandais sont pour la plupart fortement endettés63.

L’Islande semble avoir trouvé son propre modèle de sortie de crise, même si le pays reste moins prospère que par le passé. Si l’on se fie aux indicateurs économiques, elle paraît en bien meilleure posture que ses voisins de la zone euro. C’est pourquoi nous pouvons nous demander si la voie islandaise est transposable aux pays de la zone euro. Deux principaux obstacles s’opposent à la transposition de ce modèle. D’une part, l’Islande, contrairement aux pays de la zone euro, possède sa propre autonomie monétaire. Cette souveraineté par rapport à sa monnaie lui a permis de dévaluer, ce qui n’est pas possible pour les pays de l’union monétaire. D’autre part, les banques européennes sont fortement interconnectées entre elles. Ainsi, la faillite bancaire d’un des partenaires de la zone euro risquerait, par effet domino, d’entraîner les autres pays européens.

(Janvier 2013)


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Morris Sophie, « Islande ; Une crise ? Non, une petite révolution », Courrier International, 29 janvier 2009.

Poncet Guerric, « L’Islande change sa Constitution sur Facebook », lepoint.fr, 20 septembre 2012.

Riché Pascal, « Comment la belle Constitution 2.0 de l’Islande menace de dérailler », Rue89, 19 octobre 2012.

Topping Alexandra, “Iceland starts to recover its voice after financial crisis”, The Guardian, 23 novembre 2012.

Valdimarsson Omar, “IMF Says Bailouts Iceland-Style Hold Lessons in Crisis Times”, Bloomberg Businessweek, 13 août 2012.

Wade Robert, Sigurgeirsdottir Silla, “Lessons from Iceland”, New Left Review, n°65, septembre-octobre 2010.


Autres sources

CIA: The World Factbook: Iceland’ 2011, CIA World Fact Book, pp. 302-305.

« Le dessous des cartes, L’Islande, sortie de crise? », émission de Jean-Christophe Victor, diffusée sur Arte, jeudi 4 mai 2012, 22h50, 12 minutes.


1. Simon Bowers, “Iceland banking collapse: diary of a death spiral”, The Guardian, 26 juin 2012.

2.  Charles Forelle, “In European Crisis, Iceland Emerges as an Island of Recovery”, The Wall Street Journal, 21 mai 2012.
3. “Le dessous des cartes. L’Islande, sortie de crise?”, émission de Jean-Christophe Victor, diffusée sur Arte, jeudi 4 mai 2012, 22h50, 12 minutes.
4. Ibid.
5. Ibid.
6. Robert Wade,  Silla Sigurgeirsdottir, “Lessons from Iceland”, New Left Review, n°65, septembre-octobre 2010.
7. Ibid.
8. Ibid.
9. Schwartz, H. 2011,“Iceland in the Kreppa: Leveraging, Corruption, and the Power of Finance”, Governance, 24, 1, 2011.
10. Ibid.
11. “Le dessous des cartes, L’Islande, sortie de crise?”, op. cit.
12.  Robert Wade, Silla Sigurgeirsdottir, op. cit.
13. Ibid.
14. Ibid.
15. Ibid.
16. Hardarson Ó., Kristinsson, G., “Iceland”, European Journal Of Political Research, 48, 7/8, 2009; Huijbens E., Þorsteinsson H, “Letters from Iceland”, Political Insight, 1,  2010.
17. Simon Bowers, op. cit.
18. “Le dessous des cartes, L’Islande, sortie de crise?”, op. cit.
19. “CIA: The World Factbook: Iceland” 2011, CIA World Fact Book, 2011.
20. Robert Wade, Silla Sigurgeirsdottir, “Lessons from Iceland”, op. cit.
21. Ibid.
22. Iceland Economy Profile, 2012, Index Mundi, http://www.indexmundi.com/iceland/economy_profile.html, page consultée le 14 novembre 2012.
23. Thorhallsson B., “The Corporatist Model and its Value in Understanding Small European States in the Neo-Liberal World of the Twenty-First Century: The Case of Iceland”, European Political Science, 9, 3, 2010.
24. Wade R., Sigurgeirsdottir S., “Iceland’s meltdown: the rise and fall of international banking in the North Atlantic”, Brazilian Journal Of Political Economy / Revista De Economia Política, 31, 2011.
25. Broome A., “Negotiating Crisis: The IMF and Disaster Capitalism in Small States”, Round Table, 100, 2011.
26. Robert Wade, Silla Sigurgeirsdottir, op. cit.
27. Ibid.
28. Omar Valdimarsson, “IMF Says Bailouts Iceland-Style Hold Lessons in Crisis Times”, Bloomberg Businessweek, 13 août 2012.
29. Robert Wade, Silla Sigurgeirsdottir, op. cit.
30. Simon Bowers, op. cit.
31. Sarah Lyall, “A Bruised Iceland Heals Amid Europe’s Malaise”, The New York Times, 7 juillet 2012.
32. “Le dessous des cartes, L’Islande, sortie de crise?”, op. cit.
33. Philip Aldrick, “Iceland has taken its medicine and is off the critical list”, The Telegraph, 5 juin 2012.
34. Robert Wade, Silla Sigurgeirsdottir, op. cit.
35. Pascal de Lima, Gwenaël Le Sausse, « Sortie de crise : bons baisers d’Islande », La Tribune, 31 août 2012.
36. Robert Wade, Silla Sigurgeirsdottir, op. cit.
37. Le Fonds Monétaire International et la Banque Mondiale.
38. La dette publique bilatérale est l’ensemble des emprunts contractés par un Etat auprès d’un autre Etat. Le rééchelonnement et l’annulation de la dette bilatérale sont négociés au sein du Club de Paris.
39. Directeur adjoint, Département Europe,  du FMI. Information affichée le 26 octobre 2011 par le blog du FMI et consultée le 02 novembre 2012.
40. Ibid.
41. Gudrun Jana Jansdottir, présidente des Jeunes sociaux-démocrates.
42. Ibid.
43. Ibid.
44. Journal télévisé islandais du 8 mars 2009.
45. « Islande: 5 à 6.000 manifestants à Reykjavik contre le gouvernement », Agence France Presse, 15 novembre 2008.
46. « Islande: manifestation pour la démission du gouverneur de la Banque central », Agence France Presse, 10 octobre 2008.
47. « Islande: des élections anticipées évoquées par le principal parti au pouvoir », Agence France Presse, 22 janvier 2009
48. Gros Marie-Joelle, « Eruption de colère en Islande », Libération, 24 janvier 2009.
49. Morris Sophie, « Islande ; Une crise ? Non, une petite révolution », Courrier International, 29 janvier 2009.
50. « Un exercice sans précédent de démocratie directe », lavoixdunord.fr, 21 octobre 2012.
51. Riché Pascal, « Comment la belle Constitution 2.0 de l’Islande menace de dérailler », Rue89, 19 octobre 2012.
52. 36 %  de participation, ce qui constitue un record historique d’abstention.
53. Sallé Michel, « Islande. Une révision « participative » de la Constitution », Grande Europe, n° 36, septembre 2011, la Documentation française.
54. Sallé Michel, op. cit.
55. Poncet Guerric, « L’Islande change sa Constitution sur Facebook », lepoint.fr, 20 septembre 2012.
56. Sallé Michel, op. cit.
57. « Islande: ouverture des bureaux de vote pour un référendum sur la Constitution »,  Agence France Presse, 20 octobre 2012
58. Lamant, Ludovic, « Les Islandais votent samedi pour une nouvelle Constitution », Mediapart, 20 octobre 2012
59. « Islande, la révolution citoyenne continue », L’Humanité Dimanche, 25 octobre 2012.
60. “Iceland’s Unorthodox Policies Suggest Alternative Way Out of Crisis”, International Monetary Fund, http://www.imf.org/external/pubs/ft/survey/so/2011/car110311a.htm, page consultée le 30 octobre 2012.
61. Alexandra Topping, “Iceland starts to recover its voice after financial crisis”, The Guardian, 23 novembre 2012.
62. Sarah Lyall, “A Bruised Iceland Heals Amid Europe’s Malaise”, The New York Times, 7 juillet 2012.
63. Ibid.
Cfr. http://vakaloulis.wordpress.com/2013/02/03/crise-economique-et-souverainete-populaire-la-lecon-islandaise/#more-2048
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29 janvier 2013 2 29 /01 /janvier /2013 19:24

 


 

 

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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 11:31

En Français: link

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16 janvier 2013 3 16 /01 /janvier /2013 13:14

Provient de, pour plus d'infos: http://entre-là.net/?p=258

 

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"Reste l’inéluctable inquiétude que nous croyons apaiser en exigeant des uns et des autres une rigoureuse absence à soi, l’ignorance de cette puissance commune devenue désormais inqualifiable parce qu’anonyme. Le Bloom est le nom de cet anonymat.

Tiqqun, Théorie du Bloom

Saisir cette chance, que le sol où tu te tiens ne peut être plus grand que ne couvrent tes deux pieds.

Kafka

1. Kid A le bloom

À l’ère de la mobilisation globale, nous sommes tous tenus au service identitaire : nous devons tous être quelqu’un. Telle est la secrète exigence qui insiste dans le célèbre slogan publicitaire de Reebok : I am what I am. Que cette formule ait, à l’origine, servi à affirmer l’impératif d’anonymat posé par le dieu du livre de l’Exode n’est pas la moindre des ironies. Si elle visait jadis à nous mettre en garde contre les puissances identificatoires du langage, cette formule constitue désormais l’expression condensée d’une assignation à l’être sous forme d’injonction spectaculaire généralisée – intoxication culturelle par voie de surexposition.

Face à ce régime de surexposition identitaire, il n’est pas étonnant que plusieurs d’entre nous, plus ou moins imperceptiblement, adoptions spontanément une politique de la disparition. C’est là un premier aspect de la question de l’anonymat : anonymat entendu ici comme refuge, exil et absence au monde. Telle est la condition du bloom : Tiqqun appelle ainsi les nouveaux sujets anonymes, les singularités quelconques, vides et prêtes à tout qui peuplent l’espace abstrait du capitalisme. Pour Tiqqun, « la condition d’exil des hommes et de leur monde commun dans l’irreprésentable coïncide avec la situation de clandestinité existentielle qui leur échoit dans le Spectacle. » (2000 : 40) Chez Lopez Petit de même, l’enjeu politique primordial de notre époque se rapporte au problème de l’autoreprésentation de l’homme anonyme :
« Réduit à un je narcissiste, confiné à l’intérieur des frontières d’un individualisme forcené… l’homme anonyme ne peut se présencialiser que dans la mesure où il est reconnu en tant que défait (…) ». (2003 :114) [1]

La proximité entre ces deux descriptions est indéniable. Chacune d’elles nous amènent à nous demander : comment révéler le bloom ? Comment le transformer ? Ou plutôt : comment assurer les conditions afin qu’il opère le saut hors de lui-même ? « C’est nous qui voyons dans l’homme anonyme l’empreinte d’un nous. Nous qui, justement, sommes nous-mêmes cet homme anonyme. » (Lopez Petit 2003 : 114) Qu’il s’agisse de l’appeler bloom ou homme anonyme, cela revient à poser la question : quelle traversée pour amener l’individu privé à dépasser la forme impropre de l’individualité ? Cette question, pour ne pas rester lettre morte, doit expulser loin d’elle-même toute velléité avant-gardiste et plonger racine au plus profond de notre situation politico-existentielle présente, là où le « public » et le « privé » entrent dans une zone d’indiscernabilité. Ainsi se profile l’ambivalence fondamentale qui traverse la question de l’anonymat : ambivalence qui interdit de se poser comme sujet politique qui se serait définitivement extrait du marasme bloomesque actuel ou qui en réduirait l’enjeu à une sorte d’acting out métaphysico-politique. « Nous mettons en garde quiconque contre tout emploi du terme « bloom » comme marque de mépris. » (Tiqqun 2000 : 148)

L’objectif principal du « laboratoire d’écologie mentale » que je présenterai dans le cadre de cet article est de saisir dans le vif ce désir de disparaître, par l’analyse de quelques extraits de l’album Kid A de Radiohead [2]. L’enjeu central du laboratoire d’écologie mentale consiste à convertir un malaise diffus et privatisé en l’affirmation d’un vouloir-vivre. Pour ce faire, il s’agit d’engendrer un sentiment claustrophobique afin d’unilatéraliser le malaise bloomesque, de manière à le rendre à sa puissance propre. L’hypothèse qui commande ce laboratoire est finalement assez simple : Kid A est un bloom, un bloom à la fois ambivalent et paradigmatique, chargé d’une force particulière, la force de l’anonymat. Notre défi consiste à parvenir à faire de cet anonymat un passage, c’est-à-dire un passage hors du bloom, vers de nouvelles formes de subjectivations politiques.

2. L’album Kid A : quelques remarques préliminaires

L’album Kid A (2000) de Radiohead est sorti trois ans après OK Computer (1997), album qui contribua à faire de ce groupe de rock l’un des plus connus au monde. Au cœur de l’œuvre de Radiohead, on trouve une préoccupation constante pour la difficulté croissante à faire l’expérience d’un nous. Notons par exemple que le titre d’un film qu’ils ont réalisé dans le cadre de la tournée de OK Computer s’intitule ironiquement Making Friend is Easy. La musique de Radiohead, et spécialement l’album Kid A, exprime les sentiments d’isolement et de précarité, de solitude et d’aliénation qui caractérisent notre époque. Il y a urgence : « Ice age is coming / Ice age is coming » disent-ils.

Ok Computer décrit, de l’extérieur pour ainsi dire, un monde toujours davantage conditionné par le dispositif technique global (Gestell) et son effet radicalement anesthésiant. Pour sa part, Kid A présente plutôt une plongée en apnée dans le sentiment claustrophobique qui caractérise la vie dans les dispositifs et qui constitue, en dernière analyse, la Stimmung dominante à l’ère globale. L’album Kid A apparaît ainsi comme une tentative de problématiser la subtile relation entre capitalisme et privatisation de l’existence. À la critique de la société capitaliste esquissée dans OK Computer s’adjoint une dimension qui rend Kid A autrement plus puissant que son prédécesseur, ce qui se traduira entre autres par un changement marqué du son du groupe, intégrant pour une première fois une forte composante électronique. Mais comment penser cette puissance politique de Kid A ? Ce qui, en premier lieu, reviendra à demander : quel est le sens de cet anonymat qui insiste d’un bout à l’autre de l’album et qui se constitue comme passage ?

Que Radiohead soit politiquement actif est bien connu. Pourtant, dans une entrevue donnée peu après la sortie de Kid A, Thom Yorke (le chanteur du groupe) insiste sur le fait – faisant référence aux albums précédents et à OK Computer en particulier – qu’il ne veut plus écrire de chansons directement politiques. Comment comprendre cette déclaration ? Selon notre hypothèse, le refus de l’affirmation politique directe ou, à tout le moins, la volonté d’enfouir la critique qui caractérise Kid A laisse tout lieu de croire que la dimension politique de l’album s’effectue à même sa qualité d’itinéraire de désubjectivation. Dans cette perspective, Kid A apparaît comme une sorte de passage-anonymat.

D’une part, Kid A est un album-concept, c’est-à-dire, un album où chaque chanson s’intègre à un tout cohérent. Il y a un fil rouge qui le traverse, manifeste dès la première chanson : une disjonction schizophrénique qu’on retrouve dans l’intimité psychique de notre protagoniste anonyme, qui suivra progressivement la ligne de fracture entre lui et le monde. La première moitié de l’album prend ainsi la forme d’un parcours personnel : nous dirons que c’est celui de Kid A lui-même, « l’enfant A ». En une phrase, nous pourrions dire que Kid A raconte l’histoire d’une disjonction existentielle de plus en plus insupportable, menant à l’irréalisable désir d’être nulle part, de disparaître complètement.

D’autre part, cet album se constitue comme parcours parfaitement hermétique, sans voies de sortie ou expressions d’espoir. Kid A se présente ainsi comme l’occasion d’une expérience directe et concentrée du malaise schizoïde. L’idée du laboratoire, c’est d’expérimenter ce vide, de devenir ce vide tel qu’il est exprimé dans Kid A, de telle sorte que nous arriverons peut-être à le transformer en blank space, un espace en blanc où faire de notre malaise existentiel une expression de vouloir-vivre. Autrement dit, par le malaise et l’angoisse qu’il suscite, Kid A agit comme une pratique du non-lieu qui unilatéralise le malaise existentiel et force à prendre acte de la situation. Dans le cadre du laboratoire, il s’agit de montrer comment Kid A peut être conçu comme pratique de claustrophobie spirituelle. En assumant et en conjurant le sentiment d’enfermement, Kid A se présente comme passage obligé pour le renouvellement des modes d’être-ensemble à l’ère globale. C’est du moins cette hypothèse qui commande notre lecture de l’album et à laquelle nous reviendrons plus en détails dans la dernière partie de cet article.

3. Commentaire sur « Everything in its right place »

La forte composante électronique de la première pièce de l’album contraste avec les albums précédents de Radiohead et donne une forte impression d’impersonnalité. Tout se passe comme si le personnage se voyait de l’extérieur, objectivement. Il y a un vide. Un écart se creuse entre lui et lui-même. Ce même vide qu’il rencontrera dans sa relation avec le monde, , il l’expérimente pour l’instant dans son rapport à lui-même. « Il y a deux couleurs dans ma tête » dit-il. Schizophrénie ? Il y a disjonction, mais aussi distorsion. « Everything in its right place » entend-on, tout est à sa place, et pourtant, il se réveille « en train de sucer un citron ». Aucune manière de savoir ce qui est arrivé. Quelque chose n’est peut-être pas tout à fait à sa place après tout…

Kid A nous plonge dans un univers disjoncté et schizoïde. À cet égard, l’ouverture de « Everything in its right place » possède une valeur programmatique. En effet, sur le plan musical, les toutes premières notes de l’album (do-la-si-sol-do) créent un effet très particulier. Elles forment un mouvement mélodique descendant et indiquent une écriture modale. La principale caractéristique de ce mode d’écriture musicale est de ne pas créer de plan de tension formel parce qu’il ne résout pas toutes les dissonances. Cela a pour effet d’engendrer une atmosphère complexe et statique, non-unifiée autour d’un seul point focal de tension harmonique : l’univers modal permet d’avoir des relations multiples de tension-détente sans jamais en privilégier une en particulier. [3] Dans le cadre de notre analyse, ces notes d’ouverture nous disent quelque chose de très important : Kid A est une plongée, une immersion détendue dans le statique – ou peut-être vaudrait-il mieux dire : une immersion extatique. Nous verrons plus loin ce que cela peut vouloir dire sur le plan politique.

4. Pièces 2 à 5 : chansons d’une détresse croissante

Nous pouvons interpréter les quatre chansons suivantes comme un développement et une extension de cette fissure qui traverse l’univers psychique du personnage et s’étend peu à peu au reste du monde. Les titres des pièces sont éloquents : « Kid A », avec son rythme entraînant et sa mélodie douce et onirique, suggère un univers d’enfant. Traitée par ordinateur, la voix de Thom Yorke y acquiert un timbre quasi-subliminal et légèrement effrayant. Elle semble décrire un monde à la limite du sommeil et de l’état de veille. Les paroles font référence à la légende du « Joueur de flûte de Hamelin », reprise dans les contes des frères Grimm. Une ville aux prises avec un problème de rats fait un jour appel à un joueur de flûte capable de les en débarrasser. Il se met à jouer et voilà que tous les rats du village le suivent. Cependant, une fois débarrassés des rats, les villageois ne veulent plus payer le joueur de flûte. Celui-ci alors revient jouer de sa flûte magique dans la ville et tous les enfants de sortir à sa suite… L’histoire s’accorde parfaitement avec l’exhortation semi-subliminale à l’exil lancé aux jeunes qu’on retrouve à la fin de la pièce « Kid A » : « Rats and children follow me out of town / Rats and children follow me out of town / Come on kids ! »

Cette pièce est directement suivie par « The national anthem », un titre hautement ironique dans la mesure où la chanson traite de la solitude et de la peur au milieu d’une foule. À la fin de la chanson, la disjonction existentielle devient insupportable : on approche la folie, qui est musicalement exprimée par une sorte de saturation sonore et une trompette au jeu complètement déjanté.

Vient ensuite la pièce « How to disappear completely ? ». Dans le contexte de l’album, cette question sonne comme une formule de survie. Plusieurs fois, le chanteur s’écrie : « This ain’t happening ». Tout indique qu’il ne peut supporter la réalité telle qu’elle est : il doit la nier, il doit disparaître. Finalement, dans la très éthérique « Treefingers », il n’y a plus de voix. On imagine qu’il a finalement disparu, qu’il est devenu une racine ou une branche, un « doigt d’arbre ». Un cycle existentiel se clôt.

5. Chansons 6 à 10 : « Ice age is coming »

Les chansons 6 à 10 de l’album peuvent être perçues comme autant d’aspects de la société contemporaine qui, après le moment de la disparition, peuvent être directement affrontés. Cette fois-ci, il ne s’agit plus de fuir ou de nier le réel : « This is really happening », répétera-t-on de manière obsessionnelle.

La pièce « Optimistic » présente l’espace cruel du capitalisme sauvage. Dans Gamer Theory, McKenzie Wark reprend la théorie des jeux et l’intègre à une réflexion sur les jeux vidéo pour produire une image du capitalisme civilisationnel comme gamespace :

The game has not just colonized reality, it is also the sole remaining ideal. (…) The reigning ideology imagines the world as a level playing field (…) Everything is evacuated from an empty space and time which now appears natural, neutral and without qualities – a gamespace. The lines are clearly marked. Every action is just a mean to an end. All that counts is the score (…) gamespace of pure contest, pure agon. Through a subtle inversion of the logic of natural selection, gamespace claims to be the full implementation of a digital Darwinism. (2007 : 008, 214)

L’idée du gamespace s’applique particulièrement bien à cet imaginaire étriqué de la guerre de tous et de la lutte pour la survie du plus adapté reflété dans « Optimistic ». La cruelle ironie du titre de la pièce fait écho à celle de son refrain : « you can try the best you can / the best you can is good enough ».

Dans la chanson suivante, « In Limbo », on trouve un espace flou d’attente, où toutes les tentatives de communication avortent. Dans cet espace, « there is nowhere to hide ». Dans la tradition catholique, les limbes sont le lieu où les bébés morts avant d’avoir été baptisés se retrouvent. Le titre de la pièce suggère un sentiment inconfortable de suspension.

Dans « Idiotheque », la violence impersonnelle qui travaillait depuis le début l’album de l’intérieur arrive à son paroxysme. La liberté absolue, qui dans la chanson s’exprime dans le couplet « Here I’m allowed, everything all of the time », se trouve juxtaposée à un climat de peur, de violence et de guerre. Le choc avec le réel est frontal : « This is really happening » entend-on à répétition. Tout cela contraste fortement avec le sentiment d’irréalité qui dominait dans la pièce précédente.

« Morning bell » revient sur un plan plus personnel, qui semble décrire le processus de divorce d’un couple. On y trouve une des phrases les plus dures de l’album : « Cut the kids in half ». Dans la dernière pièce, « Motionless picture soundtrack », ce qui semble vouloir être une fin paisible à cet album mouvementé consiste en un retour à la médiocrité d’une existence définitivement anesthésiée.
6. La question de l’identité privée à l’ère du capitalisme global

Dans la première partie de l’album, nous avons vu comment la disjonction avec le monde croît jusqu’à devenir un sentiment de détresse prononcé. Tout indique que la seule solution pour abolir cette disjonction est de disparaître complètement. À la fin de ce processus, nous ne savons pas ce qui en est resté. Il semble que le personnage se soit dissout dans le cosmos.

Si nous ne voulons pas réduire cette situation à la simple expression d’une dépression personnelle, nous devons clarifier la nature de cette disjonction. C’est seulement dans la mesure où nous résistons à une interprétation psychologisante de l’album que nous arriverons à ouvrir la possibilité de prendre conscience et de franchir le vide, de devenir nous-mêmes l’espace-entre, de devenir-imperceptible par et à travers Kid A.

Au cœur de l’album, on trouve une tentative de problématisation de la subtile relation entre capitalisme et identité. Nous savons par exemple qu’à un certain moment du processus de conception, l’album devait s’appeler No logo, en référence au célèbre livre écrit par Naomi Klein et que quelques membres du groupe lisaient à cette époque. Le titre qui a été finalement retenu, Kid A, garde cette dimension d’anonymat que suggère l’expression « no logo » (apparemment, il réfère à un hypothétique premier bébé cloné). Il semble y avoir une relation intime entre expérience de disjonction dans le monde contemporain et anonymat dans l’album. Mais en quoi consiste-t-elle exactement ?

Peut-être que la meilleure manière de la définir est de comprendre ce à quoi elle est opposée. Prenons le slogan de Reebok : I am what I am. Dans cette formule tautologique, qui pourrait tout aussi bien être le titre d’un livre de croissance personnelle, il semble n’y avoir absolument aucune disjonction ou écart. Juste une pleine, parfaite et totale identité à soi-même, une parfaite auto-possession. Entre moi et moi, il n’y a que moi. Juste moi. I am what I am pourrait tout aussi bien être le cogito de notre époque.

Pour la majorité de nos contemporains, I am what I am sonne comme l’expression d’une liberté absolue. I am what I am représenterait une affirmation sans compromis de notre individualité et une célébration de la diversité. Cette déclaration semble dire implicitement : « personne ne devrait pouvoir vous dire comment vous comporter » ; vous devriez pouvoir vous exprimer comme bon vous semble ». Dans cette optique, la promotion corporative de la liberté ne semble pas du tout une mauvaise affaire. Mais le sens réel de cette injonction se trouve ailleurs. D’une manière subtile et insidieuse, ce qu’elle nous dit est tout à fait différent : « expose-toi ». Tous les jours. Tout le temps. Comme tout le monde. À l’ère du triomphe du capitalisme global, si tu ne t’exposes pas, tu n’existes pas.

En fait, « Je suis ce que je suis » pourrait être reformulé de la manière suivante : « Je ne suis que moi ». Dans cette nouvelle formulation, on commence à ressentir la grande impuissance qui se cache dans ce qui ne semble à première vue n’être que l’expression glorieuse du pouvoir de l’individu. « Je suis ce que je suis » exprime ainsi la misère de l’individu privé, celui dépourvu de quelconque lien significatif avec le monde. Cela fait penser au fameux dicton libéral : « ma liberté s’arrête (effectivement) là où commence celle des autres ». Vaut mieux s’y habituer.

Dans cette perspective, il devient très difficile de penser la dimension transindividuelle de l’existence. Il devient presque impossible de concevoir en quoi nous sommes intimement liés les uns les autres. Dès lors, la liberté ne consiste plus qu’en l’idée de devenir soi-même une marque. Et ainsi briller… comme une étoile esseulée. Ce qui est ultimement en jeu dans l’album Kid A, ce sont les espaces vides laissés entre chaque individu privatisé et auto-marqué (self-branded), le vide laissé entre chaque affirmation de « je suis ce que je suis ». Ce sont des espaces de disjonctions potentielles, des espaces de proximité sans réciprocité, les non-lieux que produit notre époque et en lesquels, comme Marc Augé l’a souligné, « on éprouve solitairement la communauté des destins humains. » (1992 : 150)

7. chai – le T-shirt

Pour le laboratoire présenté à Shanghai, je portais un T-shirt sur lequel on lit un idéogramme qui, dans le contexte chinois actuel, est extrêmement chargé de signification : (chai). Chai signifie « démolir ». Dans la Chine contemporaine, ce caractère est omniprésent. On le peint sur les murs et édifices qui seront détruits pour faire place aux gratte-ciels et autres tours d’habitation hypermodernes qui redéfinissent radicalement le paysage urbain. Dans une Chine en profonde mutation, chai symbolise le passage de l’ancien au nouveau d’une manière absolument sans équivoque.[4] C’est sans surprise qu’il se retrouve au cœur d’œuvres chinoises contemporaines parmi les plus significatives : on n’a qu’à penser à l’œuvre de Huang Rui « Chai-na/China » (le titre est on ne peut plus explicite) [5], ou encore à Still Life (2006) de Jia Zhangke, qui s’articule entièrement autour du thème de la destruction, ici d’une ville qui doit être réduite en ruines avant d’être engloutie par les eaux du barrage des Trois Gorges.

Mais dans le cas du laboratoire, qu’y a-t-il à détruire au juste ? Tout ce qui entrave l’accès direct au bloom et à son inqualifiable puissance ; tout ce qui, d’une manière ou d’une autre, nous empêche d’entrer dans le vif de l’anonymat et nous retient dans les affres hyper-réflexifs du performatif identitaire et du « comme si ». Dans le cadre du laboratoire, chai est le symbole d’une interruption radicale d’un certain rapport à soi ; il est le signe du nihilisme thérapeutique qui commande l’exécution du laboratoire. C’est tout un travail de désobstruction qui, en quelque sorte, sous-tend la possibilité d’un passage-anonymat, du vouloir disparaître au devenir-imperceptible. Deux plans distincts : en avant-plan, l’axe bloom / devenir-imperceptible. Cet avant-plan coïncide intégralement avec la proposition du laboratoire. En arrière-plan, un nihilisme thérapeutique qui demeure toujours plus ou moins implicite et duquel dépend l’étanchéité de l’itinéraire de désubjectivation, c’est dire la condition de son effectivité. Cet arrière-plan au degré d’implicite variable correspond au geste qui anime ce laboratoire. Geste qui est en rapport direct avec un dehors – il configure une politique du vide. C’est l’articulation de ces deux plans qu’il s’agira désormais de penser.

8. Horror vacui : le nihilisme thérapeutique

Partant d’un désir de disparaître, conçu comme chiffre existentiel inversé de la mobilisation globale, l’enjeu central du laboratoire consiste à convertir un malaise diffus et privatisé en l’affirmation d’un vouloir-vivre commun. Pour ce faire, il faut unilatéraliser le malaise bloomesque de manière à le rendre à sa puissance propre. Engendrer un sentiment claustrophobique qui déclenche la recherche d’un nouvel accès au dehors. [E]scape. Le laboratoire est dit « nihiliste » dans la mesure où il se constitue comme passage forcé sur la ligne d’un no man’s land, d’un dehors irrespirable ; c’est une pensée (une politique) du vide qui s’inscrit ultimement dans l’horizon d’une « ligne d’Orient » comme l’appelle Deleuze [6]. Il est dit « thérapeutique » dans la mesure où cette opération est ponctuelle et vise à déclencher des forces aptes à rompre avec la privatisation de l’existence et l’anesthésie immunitaire globale.

Le geste du laboratoire, tant dans sa dimension nihiliste que thérapeutique, s’accorde également avec la forme négative de la pratique philosophique de Wittgenstein. Dans son effort pour limiter la sphère de ce qui peut être dit, dans sa manière impérative de vouloir contracter l’espace existentiel afin d’en modifier la configuration, il s’agit toujours pour lui d’opérer des claustrophobies intensifiantes dont le but avoué est de provoquer des modifications radicales au sein d’un style d’être-au-monde, d’une manière de penser. Claustrophobie éthopoïétique, donc. La communication indirecte qui imprègne la philosophie wittgensteinienne se fonde dans une idée forte de la forme de vie, ou plutôt, de la forme du vivre :

« Que la vie soit problématique, cela veut dire que ta vie ne s’accorde pas à la forme du vivre. Il faut alors que tu changes ta vie, et si elle s’accorde à une telle forme, ce qui fait problème disparaîtra. » (2002 : 84)

L’immense majorité des commentateurs de Wittgenstein insistent pour confiner son nihilisme thérapeutique dans les limites d’une pratique de soi, tout en insistant sur le caractère relativement conservateur de son œuvre.[7] Là se joue le rapport extrêmement riche et complexe entre l’œuvre de Wittgenstein et sa vie, dont la puissance suggestive est profondément enracinée dans l’unité indissoluble de sa forme-de-vie, c’est dire, sa « politique ». Cette politique, nous la voyons concentrée dans un aphorisme lapidaire qui rappelle le caractère agonique du zen, dont l’importance semble avoir été, à notre connaissance, absolument négligée. Cet aphorisme se termine avec la phrase suivante : « Si tu combats, tu combats. Si tu espères, tu espères. » (Wittgenstein 2002 : 128) [8]

Sur fond de biopolitique, l’enjeu du combat en cours, ce sont les formes-de-vie. L’intériorisation pathologique de la ligne de conflictualité politique primordiale, sa privatisation selon les codes de gestion impériaux, signe la condition bloomesque. Reconduire le bloom à sa puissance, cela ne peut se faire autrement qu’en suivant le tracé intime de ce qui le scinde et le neutralise. Entrer dans le combat. S’y maintenir. « Ceux qui refusent le combat sont plus grièvement blessés que ceux qui y prennent part » (Wilde). Prendre part au combat signifie en premier lieu, suivant l’aphorisme de Wittgenstein : désoccuper la structure de l’attente, suspendre toutes les possibilités de fuites vers l’espoir. Pourquoi ? Parce que, sur le plan de la stricte existence politique, l’espoir nourrit notre absence au monde. Il nous laisse dans l’état de disjonction sans le rendre problématique. Il recouvre la négativité brûlante de notre rapport au monde. Si nous voulons que quelque chose nous arrive, si nous voulons être à la hauteur de notre temps, il faut enfouir l’espoir dans notre corps, dans notre vouloir-vivre, pour en faire une force agissante. Dans La mobilisation infinie, Sloterdijk ne propose pas autre chose :

« Celui qui nourrit réellement des espérances, qu’il les enterre aussi profondément qu’il peut, car c’est seulement comme forces silencieuses qu’elles seront profitables ; c’est seulement de cette façon-là qu’elles ne se mêlent pas aux séries causales qui conduisent aux catastrophes ; (…) c’est seulement de cette façon-là qu’elles deviennent des forces vitales qui agissent dans le dos et qui les portent pour franchir les abîmes au-dessus desquels les mondes diurnes sont érigés. » (2000 : 178)

En regard du laboratoire tel qu’il s’est déroulé, on peut dire que c’est l’enjeu qui a le plus clairement ressorti. Durant les périodes d’écoute de l’album, plusieurs personnes profitaient de l’occasion pour me rejoindre et me demander : « mais y a-t-il de l’espoir ? » Méthodiquement, je me contentais de les renvoyer à leur malaise ; il fallait maintenir l’étanchéité du laboratoire, sa condition apnéique. C’est le nihilisme de chai, sa puissance d’évidement, qui justifie cette posture « thérapeutique ». N’entraver en rien l’énergie du négatif. Politique du vide appliqué. Nous ne voulons pas de signifiants vides mais des mots qui vident effectivement.

Cette pratique nihiliste trouve chez Lopez Petit un développement philosophique d’une rare vigueur. La force propre de sa pensée réside dans sa tentative de penser radicalement le rapport entre être, nihilisme et vouloir-vivre. Pour convertir le malaise existentiel en expression de vouloir-vivre, Lopez Petit préconise l’imposition d’une « terre de personne » (tierra de nadie) qui reconfigure notre relation au nihilisme. L’imposition de la terre de personne comporte l’application d’un « non-futur » comme levier, ce qui a pour effet d’interrompre une certaine manière d’entrer en relation avec soi, de troubler nos régimes d’auto-narration habituels. Dans le contexte du laboratoire, imposer une terre de personne signifie : plonger les participants dans une expérience du vide, avec le vertige que cela suppose. C’est un passage qui peut être dangereux ; mais, en même temps, il peut aussi être absolument vivifiant. Lopez Petit le dit très bien : « Dans la terre de personne, quand la ligne du nihilisme trace les contours de mon existence, vivre n’est désormais plus survivre. » (2005 : 116) Au terme de ce passage, s’ouvre la possibilité de faire l’expérience d’une désubjectivation, à partir de laquelle peut s’élaborer la tentative de faire sienne la puissance de l’anonymat – dégagement d’un nous irréductible à quelconque assignation identitaire. « Seul un nous-autre peut se constituer dans sa dés-identification continue. » (Lopez petit 2003 : 191) [9]

Le geste d’unilatéralisation du malaise comporte, comme on peut le voir, une certaine dose de violence théorique. Celle-ci est orientée en fonction de l’atteinte d’un vide de représentation, point d’incorporation, pointe éthopoïétique radicale « où il n’y a plus aucun sujet pour regarder et décider de faire comme si » (Agamben 2000 : 70). Sa tension constitutive ne renvoie vers aucun ailleurs transcendant ni vers une intériorité thérapeutique (bien que, de toute évidence, la conduite du laboratoire suppose quelque chose comme un tact thérapeutique). Le défi du laboratoire est justement de parvenir à un degré d’intimité extrême qui pourtant ne se résorbe pas dans l’intériorité privée et qui maintient contact avec la ligne d’un dehors politique. Passage-anonymat et extrême ambivalence du bloom : il s’agit, au bout du compte, de préserver et de dégager les fragiles possibilités de passage dans l’impersonnel, tout en faisant fondre la « mauvaise impersonnalité » à laquelle nous sommes trop souvent confinés et qui n’est, en définitive, qu’absence au monde.

« L’impersonnel ne garantit pas assez l’anonymat » (Blanchot 1973 : 53). Dans notre effort pour penser le nihilisme entendu comme politique du vide appliqué, nous arrivons à un point où le politique consiste précisément dans l’assomption des conditions de production de dehors – tâche d’autant plus marquée qu’elle s’inscrit dans un contexte d’immunisation impériale généralisée. Parce qu’il ne suffit pas de parler de ligne du dehors sans poser le caractère essentiel du conflit. Sans combat assumé, pas d’accès au dehors : il faut, en dernière analyse, penser la stasis ou guerre civile comme assomption des conditions de production de dehors politique. C’est en ce sens que Rancière peut dire qu’il n’y a pas d’être anonyme, seulement des devenirs-anonymes : parce que l’anonymat n’est pas une substance à la manière de la multitude de Hardt et Negri, mais bien une force disjonctive qui ne peut que s’éprouver dans le renouvellement. [10]

Conclusion

Sans discours à soi, il tourne tout son être vers le passage libre.
Simone Weil

L’usage du concept de claustrophobie spirituelle dans l’optique d’une unilatéralisation du malaise existentiel fait écho avec la récurrence de ce thème dans l’ensemble de l’œuvre de Radiohead. Dans un de leurs premiers clips, Stop Whispering (Pablo Honey, 1993), Thom Yorke chante vêtu d’un scaphandre. Dans le clip de No Surprises (OK Computer, 1997), l’effet claustrophobique est redoublé : on y voit Thom Yorke en gros plan, la tête dans un scaphandre qui se remplit lentement d’eau, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus d’air. Il restera de longues secondes ainsi immergé en temps réel, jusqu’à ce qu’il n’en puisse plus. L’idée d’une concentration du malaise, d’une plongée dans l’irrespirable est ici exprimée dans toute sa puissance dramatique. Le même thème est abordé une autre fois dans Pyramid Song (Amnesiac, 2000) où un homme en scaphandre fait une plongée sous-marine dans une ville engloutie et décide à un certain moment de couper l’alimentation d’air qui le relie à la surface. Rappelons encore que le site officiel du groupe s’intitule Dead Air Space dont le logo a longtemps été un bonhomme avec une tête énorme (leur tournée pour l’album In Raibows se nomme The most gigantic flying mouth for sometime), la bouche ouverte en train de crier, ou plus précisément, en appel d’air. Par ailleurs, l’expression « dead air » est très suggestive. Elle désigne d’abord l’air d’une mine quand il est stagnant ou chargé d’acide carbonique. Elle signifie ensuite l’interruption involontaire de la programmation sur les ondes radio ou télévisuelles. On peut donc la lire à la fois dans une optique claustrophobique et dans l’optique d’une interruption (messianique ?) des flux médiatiques.

Une même insistance sur le thème de la plongée claustrophobique peut être lue dans cette phrase que l’on trouvait en 2007 sur le site Dead air Space : Sub est nova supreni, « le bas est le nouveau haut » (en esperanto), qui, tout en suggérant une ouverture sur le thème taoïste et messianique de la faiblesse comme force, gagne à être interprétée sur un plan plus strictement éthopoïétique, comme plongée nécessaire pour accéder à de nouveaux espaces respirables. Con-spiration des corporéités critiques. Cette interprétation, qui convient avec l’importance du thème claustrophobique chez Radiohead, a aussi pour elle cette note laissée sur leur blog à la fin de l’été 2006 : we have not disappeared, merely become invisible. La plongée est la « hodiau direktion », la direction d’aujourd’hui, comme il est aussi mis en évidence dans l’intitulé du blog. Tout indique qu’il y a une forte composante messianique dans la pratique claustrophobique de Radiohead. De nombreux parallèles restent à faire avec l’analyse du temps messianique, « temps de maintenant » tel que compris par Agamben dans Le temps qui reste ou avec la pensée du katargein, désœuvrement, mot que Jérôme traduisait par « vider ». D’une manière ou d’une autre, il s’agit de penser une forme qui arrête et nous donne le temps, des formules d’exhaustivité pour que le bloom puisse se résister en pleine immanence. Il y a là un problème littéraire au sens le plus fort.

L’unilatéralisation du malaise bloomesque ne semble pouvoir se réaliser que par l’entremise d’une communication indirecte. C’est là que l’écart se creuse avec les formes classiques de politisation, « directement politiques », pour reprendre la remarque de Thom Yorke citée précédemment. Une politique du vide a partie liée avec une pensée de l’implicite et de l’indirect, deux catégories qui, à terme, transforment de fond en comble l’idée « d’action », si cruciale lorsque vient le temps d’aborder le politique. En tous les cas, la puissance politique de Kid A n’est envisageable que si on développe une pensée de l’indirect comme forme de plongée, ici comme élaboration d’itinéraires de désubjectivation.

***

Dans Idée de la prose, Agamben remarque que le mot « paix » (pax) renvoie au pacte et à la reconnaissance mutuelle, tandis que la paix véritable est associée à otium, dont les racines indoeuropéennes signifient « vide », ce qui renvoie à un désœuvrement essentiel, libre de toute finalité – « un geste pur ». (2002 : 63) C’est dans le vide de représentation que cet état comporte, dans la prise directe qu’il offre sur le temps de maintenant, qu’il faut chercher l’actualité du bloom et sa puissance anonyme disjonctive.

Notes

[1] Notons que la défaite à laquelle renvoie cet extrait est celle des grands cycles de lutte socialiste du 20ème siècle.
[2] Le laboratoire a été une première fois présenté le 1er juillet 2006 au musée d’art contemporain DUOLUN de Shanghai. Il se voulait une sorte de dialogue interculturel sur le thème du devenir-imperceptible, entre tradition taoïste et désir contemporain d’anonymat. Une version adaptée du laboratoire a été présenté une seconde fois au Centre de culture contemporaine de Barcelone (CCCB) le 3 décembre 2008, dans le cadre des journées sur « La force de l’anonymat », organisée par Espai en blanc (www.espaienblanc.net). Cet article reprend, pour l’essentiel, la version présentée au CCCB.
[3] Nous remercions Alexandre Corbeil pour ces précieuses indications.
[4] Le T-shirt a été créé par l’artiste Wang Jingsong. Derrière le chandail, on trouve l’inscription suivante : « Chai – cela apparaît comme une ligne de division cruciale, à gauche il y a la destruction, à droite la construction, destruction du vieux, construction du neuf, on dirait que si le vieux ne s’en va pas, le nouveau ne peut survenir. Le sens de chai apparaît instantanément, mais qu’est-ce exactement que le neuf, et qu’est-ce donc que le vieux ? » (Ma traduction) Wang Jingsong témoigne ainsi de la course aveugle vers la modernisation sous l’impulsion du capitalisme sauvage qui sévit en Chine, offrant un précieux point d’appui pour débattre de cet enjeu complexe.
[5] Pour plus de détails, voir mon article, « Huang Rui : la voie de la soustraction », in Esse art+opinion, N.61, « Peur », septembre 2007.
[6] L’expression « ligne d’orient » se trouve dans Le pli. Leibniz et le baroque. Chez Deleuze, à au moins deux reprises dans ses derniers ouvrages, « l’Orient » est directement associé au vide.
[7] Cette position n’est pas nécessairement fausse ; mais elle est somme toute insuffisante pour comprendre comme il se doit l’aspect proprement nihiliste de la philosophie de Wittgenstein et le rapport étroit à l’action qu’elle comporte.
[8] Je recopie ici la deuxième moitié de l’aphorisme en question : « L’on dit : « Si celui-ci n’avait pas fait cela, le mal ne serait jamais arrivé. » Mais de quel droit ? Qui connaît les lois selon lesquelles la société se développe ? Je suis convaincu que l’esprit le plus intelligent n’en a aucun soupçon. Si tu combats, tu combats. Si tu espères, tu espères. On peut combattre, espérer et même croire, sans croire scientifiquement. »
[9] Ce « nous » irréductible à quelconque assignation juridico-identitaire possède un statut politico-philosophique particulier, que Agamben développe de façon fort conséquente dans l’horizon messianique. Je me contenterai ici de renvoyer à ce passage de Il regno e la gloria : « « Nous » est un terme à travers lequel Paul se réfère en un sens technique à la communauté messianique, souvent en opposition à laos [peuple]. Le pronom nous se précise immédiatement en « les appelés ». La communauté messianique comme telle est, chez Paul, anonyme et semble se situer sur le seuil d’indifférence entre public et privé. » (Je souligne) (Agamben, 2007 : 196)
[10] Voir à ce sujet le très beau texte de Jacques Rancière, « Política y estética de lo anónimo », in Sobre políticas estéticas, Edicions Bellaterra, 2005, pp.81-88.

Bibliographie
AGAMBEN, Giorgio. Il regno e la gloria. Vicenza : Neri Pozza, , 2007.
AGAMBEN, Giorgio. Idea della prosa. Macerata : Quodlibet, 2002.
AGAMBEN, Giorgio. Le temps qui reste. Paris : Rivages, 2000.
AUGÉ Marc. Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité. , Paris : Éditions du Seuil, 1992.
BLANCHOT, Maurice. Le pas au-delà. Paris : Gallimard, 1973.
LOPEZ PETIT, Santiago. Amar y pensar. El odio del querer vivir. Barcelona : Edicions Bellaterra, 2005.
LOPEZ PETIT, Santiago. El infinito y la nada. Barcelona : Edicions Bellaterra, 2003.
SLOTERDIJK, Peter. La mobilisation infinie. Paris : Christian Bourgois éditeur, 2000.
TIQQUN. Théorie du Bloom. Paris : La fabrique, 2000.
WARK, McKenzie. Gamer Theory. Cambridge : Harvard University Press,, 2007.
WITTGENSTEIN, Ludwig. Remarques mêlées. Paris : GF-Flammarion, 2002.

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 18:48

 


 

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Lettre de Fernando Solanas aux spectateurs:

Des centaines de fois, on m'a demandé: comment cela a-t-il pu être possible que dans un pays si riche, la pauvreté et la faim atteignent une telle ampleur? Qu'est-il arrivé des promesses de modernité, de travail et de bien-être que prônaient les politiques, les chefs d'entreprise, les économistes visionnaires et leurs services de communicateurs médiatiques, quand le pays n'a jamais connu ces aberrants taux de chômage et de dénuement? Comment peut-on comprendre l'aliénation du patrimoine public pour payer la dette, quand l'endettement s'est multiplié plusieurs fois, en compromettant le futur pour plusieurs générations? Comment dans une démocratie ont été possibles autant de dégradation des institutions républicaines, autant de soumissions aux pouvoirs externes, autant d'impunité, de corruption et de perte de droits sociaux?

Répondre aux questions posées par la catastrophe sociale ou revoir les chapitres honteux de l'histoire récente serait impossible dans les marges limitées d'un film: il en faudrait beaucoup plus, avec des enquêtes, des débats et des études pour rendre compte de l'ampleur de cette catastrophe.

Ce film est né pour faire vivre la mémoire contre l'oubli, reconstruire l'histoire d'une des étapes les plus graves de l'Argentine, pour inciter à dénoncer les causes qui ont provoqué la mise à sac économique et le génocide social. Saccage est aussi un cinéma libre et créatif réalisé pendant les mois incertains de 2002, quand il n'existait pas de certitudes sur le futur politique du pays. Trente cinq ans après « L'Heure des brasiers », j'ai voulu reprendre l'histoire à partir des paroles et des gestes de ses protagonistes et remettre les images dans leur contexte. Des procédures et des images qui avec leurs traits propres ont également touché d'autres pays frères.

C'est une façon de contribuer à la tâche plurielle d?une refondation démocratique de l'Argentine et au débat qui se développe dans le monde face à la mondialisation déshumanisée avec la certitude qu'un autre monde est possible.

Fernando E. Solanas

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12 janvier 2013 6 12 /01 /janvier /2013 14:17

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11 janvier 2013 5 11 /01 /janvier /2013 15:33

About post RDA period in East Germany.

 

 


 

 

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